Les Anciens : qui sont les Elder Things de Lovecraft ?

Vue d'une cité faite de grandes tours en pierre sculptée avec des étoiles à cinq branches en haut, éclairées de l'intérieur, entourée de glace, de neige et d'eau sous un ciel sombre et nuageux.

Dans At the Mountains of Madness, les Anciens — souvent désignés comme les Elder Things — sont une espèce extraterrestre qui a bâti une civilisation terrestre bien avant l’humanité. Lovecraft les distingue des créatures associées à Cthulhu, avec lesquelles ils entrent en conflit, et des shoggoths, des êtres qu’ils ont créés pour les assister. Les appeler eux-mêmes des « créatures serviteurs » inverse donc les rôles du récit. Pour comprendre qui ils sont, il faut partir des noms employés dans la nouvelle et tenir compte du fait que leur histoire nous parvient à travers les sculptures interprétées par le narrateur.

Dans la nouvelle, ce sont les « Old Ones »

La réponse se trouve d’abord dans At the Mountains of Madness, le récit de H. P. Lovecraft publié en trois livraisons dans Astounding Stories, de février à avril 1936. Le texte désigne les êtres au centre de l’histoire comme les « Old Ones », littéralement les « Anciens ». « Elder Things » est une appellation couramment utilisée pour les identifier, mais il est utile de revenir au vocabulaire du récit lui-même : elle ne doit pas faire oublier les distinctions que Lovecraft y établit.

Dans l’expédition antarctique racontée par le narrateur, les personnages découvrent une cité ancienne et des sculptures qui semblent retracer le passé de ses habitants. Ceux-ci apparaissent comme des êtres à tête étoilée, venus de l’espace sur la Terre encore jeune et dépourvue de vie. Ils y fondent des cités, d’abord sous la mer, puis aussi sur les terres émergées. La nouvelle les présente ainsi comme une espèce et une civilisation, et non comme les auxiliaires d’une autre puissance.

Les explorateurs lisent cette histoire dans les sculptures de la cité : le passé des Anciens apparaît au lecteur à travers cette médiation.

Une civilisation extraterrestre, pas une classe de serviteurs

Les Anciens ont une organisation et une histoire propres. Les sculptures décrivent leur arrivée sur Terre, leurs cités et leurs affrontements avec d’autres espèces. Lovecraft les dépeint comme matériellement constitués, malgré leur résistance exceptionnelle et leurs propriétés vitales particulières. Leur étrangeté ne les transforme donc pas en dieux immatériels : le récit les situe parmi des êtres qui prennent part à une histoire naturelle et politique, avec des déplacements, des conflits et des revers.

Le texte leur attribue aussi des connaissances scientifiques et mécaniques très développées. Leur civilisation exploite des moyens complexes, mais le récit n’en fait pas une espèce définie par la magie ou par un pouvoir unique. Ce qui frappe surtout, c’est l’écart entre l’immense ancienneté de leur société et sa finitude : ils connaissent des victoires, des pertes et le déclin de leurs villes.

Leur présence dans l’Antarctique est centrale dans le récit. Les sculptures de la cité découverte par les explorateurs retracent une longue histoire de vie sous-marine et terrestre. Elles montrent notamment une évolution vers les implantations terrestres, tandis que les Anciens continuent de vivre aussi dans la mer. La nouvelle ne les réduit donc ni à une créature isolée ni à un simple monstre rencontré dans la glace : ils sont les anciens habitants d’un monde dont les humains ne découvrent que des vestiges.

Les Anciens ne sont pas les rejetons de Cthulhu

Une confusion fréquente vient de la proximité entre les différentes espèces cosmiques évoquées dans le récit. Pourtant, Lovecraft distingue les Anciens d’une autre race, décrite comme terrestre et ressemblant à des pieuvres, que le narrateur rapproche des « rejetons préhumains de Cthulhu ». Cette formulation compte : le texte propose une association, mais elle appartient à la reconstruction du narrateur. Il ne faut pas la transformer en une généalogie détaillée que la nouvelle n’établit pas.

Les deux groupes ne sont pas interchangeables. Les sculptures racontent une guerre au cours de laquelle les êtres associés à Cthulhu repoussent les Anciens vers la mer. Une paix intervient ensuite : les nouveaux territoires terrestres reviennent aux premiers, tandis que les Anciens conservent la mer et des terres plus anciennes. Le récit présente ainsi deux peuples en conflit, puis un partage territorial, et non des membres d’une même espèce ou les degrés d’une hiérarchie clairement ordonnée.

Dans cette nouvelle, Lovecraft distingue les Old Ones de la race pieuvriforme qu’il rapproche des rejetons de Cthulhu. Le texte ne développe pas une hiérarchie universelle entre toutes les entités évoquées : il s’attache aux rapports entre ces peuples dans l’histoire ancienne reconstituée par les personnages.

Les shoggoths sont leurs créations, pas un autre nom des Anciens

La distinction avec les shoggoths est tout aussi nette. Dans l’histoire reconstruite à partir des sculptures, les Anciens créent ces masses protoplasmiques pour répondre à des besoins pratiques. Leurs corps malléables peuvent adopter des organes temporaires et soulever de lourdes charges. Ils contribuent notamment à la construction des cités. Les shoggoths sont donc des êtres distincts, produits et utilisés par les Anciens : ils ne désignent pas les Anciens eux-mêmes.

Le rapport entre les deux espèces évolue. Au début, les Anciens contrôlent les shoggoths par suggestion hypnotique. Mais ceux-ci acquièrent une forme d’autonomie et finissent par se rebeller. Le récit évoque ensuite une guerre menée par les Anciens marins pour les soumettre de nouveau. Cette révolte et cette répression montrent que les shoggoths ont été leurs serviteurs, mais aussi que le contrôle n’est pas demeuré parfaitement assuré.

C’est ici que l’étiquette de « créatures serviteurs » peut induire en erreur. Elle convient, dans le cadre décrit par Lovecraft, aux shoggoths contrôlés et employés aux travaux de force ; elle ne convient pas aux créateurs de ces êtres. Les Anciens sont eux-mêmes une civilisation autonome. Les confondre avec leurs auxiliaires revient à retourner la relation que la nouvelle raconte.

Une histoire ancienne racontée depuis ses ruines

Les Anciens ne sont pas les seuls adversaires des espèces venues d’ailleurs. Les sculptures décrivent aussi une invasion de créatures que le récit associe aux Mi-Go. À la longue, les Anciens sont chassés des terres septentrionales et reculent vers leur habitat antarctique. Ces épisodes élargissent le portrait de leur civilisation : leur histoire ne se résume pas à leur conflit avec les êtres associés à Cthulhu, et leur puissance ne leur garantit pas la maîtrise durable du monde.

À mesure que le climat antarctique se dégrade, leurs installations terrestres sont touchées. Le narrateur décrit des sculptures évoquant la diminution de la végétation, la disparition de nombreux animaux et le recours à des shoggoths adaptés à la vie terrestre. Mais la nouvelle ne clôt pas leur histoire par une disparition certaine. À la fin, le narrateur s’interroge sur le sort des cités marines et sur la possibilité que certains Anciens aient gagné le nord avant l’avancée des glaces ; il relève aussi que la géologie connue ne montre pas de trace de leur présence. Cette suspension prolonge le geste central de la nouvelle : les vestiges rendent le passé lisible, sans dissiper tout son mystère.