
Le lien entre Guillermo del Toro et H. P. Lovecraft se concrétise dans deux épisodes de Cabinet of Curiosities, adaptés de nouvelles de l’écrivain : Pickman’s Model et Dreams in the Witch House. Le cinéaste a aussi exprimé son admiration pour la vision pessimiste de Lovecraft et son intérêt pour Les Montagnes hallucinées. Ces éléments ne se confondent pas : les épisodes sont des adaptations directes, tandis que les propos de del Toro révèlent une affinité de pensée et une ambition de cinéma. Distinguer ces liens permet de mesurer son rôle sans lui attribuer le travail des autres créateurs.
Guillermo del Toro et H. P. Lovecraft sont souvent rapprochés pour leur goût de l’horreur et des créatures inquiétantes. Ici, le lien est plus concret qu’une simple ressemblance d’atmosphère : deux nouvelles de l’écrivain ont été adaptées dans Cabinet of Curiosities, l’anthologie portée par del Toro. Le cinéaste a également parlé de sa lecture de Lovecraft et de son ambition d’adapter Les Montagnes hallucinées. Pour comprendre cette relation, il faut distinguer les textes adaptés, les choix artistiques des équipes et la manière dont del Toro interprète l’œuvre de l’écrivain.
Ce que Lovecraft représente pour del Toro
Dans un entretien publié par Netflix Tudum en 2022, Guillermo del Toro décrit Lovecraft comme un misanthrope profondément mal à l’aise dans le monde. Il résume sa lecture de l’écrivain par une idée de vertige cosmique : si l’humanité comprenait sa véritable place dans l’univers, elle pourrait sombrer dans la folie. C’est l’interprétation de del Toro, et non une citation directe de Lovecraft.
Cette lecture met au premier plan le décentrement de l’être humain. L’horreur ne vient pas seulement d’une créature qui menace un personnage : elle peut naître de la découverte d’une réalité qui rend dérisoires les repères humains. Dans le même entretien, del Toro présente le monstre comme une vérité que l’on ne veut pas regarder. Flanagan, son interlocuteur, rapproche lui aussi l’horreur de la confrontation avec une vérité insoutenable. Leur échange éclaire ainsi une affinité de conception : le fantastique peut donner forme à ce que le langage courant peine à exprimer.
Cette proximité ne suffit pas à attribuer à Lovecraft l’inspiration de chaque film de del Toro. Elle témoigne plutôt d’une admiration formulée et d’une manière particulière de lire l’écrivain. Chez del Toro, l’horreur peut servir de miroir : elle expose des peurs et des vérités difficiles, au lieu de se limiter à produire un choc. Le rapprochement est donc pertinent lorsqu’il concerne cette vision du genre, mais il ne remplace pas une influence revendiquée pour une œuvre précise.
Cabinet of Curiosities : deux nouvelles adaptées par des équipes distinctes
Guillermo del Toro’s Cabinet of Curiosities est une anthologie de huit épisodes, confiés à huit réalisateurs et réunis sous la direction éditoriale de del Toro. La série mêle des histoires originales et des adaptations. Deux épisodes portent directement sur des nouvelles de Lovecraft, mais le cinéaste n’en signe ni le scénario ni la réalisation.
Lee Patterson signe le scénario de Pickman’s Model, réalisé par Keith Thomas, d’après une nouvelle de H. P. Lovecraft. Pour Dreams in the Witch House, le scénario est de Mika Watkins et la réalisation de Catherine Hardwicke, également à partir d’une nouvelle de Lovecraft. Ces crédits, publiés dans le guide des épisodes de Netflix, permettent de situer précisément les rôles : Lovecraft est l’auteur des textes adaptés, les scénaristes et les réalisateurs façonnent les épisodes, et del Toro rassemble ces récits dans son anthologie.
Cette répartition n’efface pas la place de del Toro dans le projet. Il a voulu créer une anthologie qui réunisse des histoires horrifiques qu’il aime et de nouvelles idées, et il a choisi de faire une place à Lovecraft parmi les auteurs adaptés. Mais la bannière commune ne transforme pas les deux épisodes en œuvres écrites ou réalisées par lui. Cette distinction est essentielle pour parler d’adaptation directe sans confondre sélection éditoriale et paternité artistique.
Pickman’s Model : l’art macabre et le regard de l’étudiant
L’épisode de Keith Thomas met en scène un jeune étudiant en art qui rencontre un peintre macabre, joué par Crispin Glover. Cette rencontre bouleverse le monde du jeune homme : c’est le noyau narratif présenté dans le synopsis de Netflix. Le récit place ainsi au premier plan la relation entre l’artiste, ses œuvres et celui qui les découvre.
Ce point de départ donne à l’adaptation un motif particulièrement fécond pour l’écran : l’image inquiétante n’est pas qu’un élément de décor, elle devient le centre d’une expérience qui déstabilise le personnage. On peut y voir une réflexion sur le pouvoir de l’art horrifique, capable d’altérer le regard de celui qui s’y confronte. Il s’agit d’une lecture du synopsis et de son dispositif, non d’une déclaration de del Toro sur le sens de la nouvelle.
La place de l’œuvre dans l’anthologie tient aussi à ce que le titre annonce : la figure de Pickman, peintre associé au macabre, offre un récit où la création artistique et l’horreur se rejoignent. L’épisode permet donc d’aborder Lovecraft par le regard et la représentation, plutôt que par le seul affrontement avec une créature. Le choix de ce texte s’accorde avec la curiosité de del Toro pour les formes variées de l’horreur, sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer la mise en scène de Thomas.
Dreams in the Witch House : le deuil au cœur du récit
Le second épisode lovecraftien prend un autre point de départ. Le synopsis présente un personnage endeuillé par la mort de sa sœur jumelle, qui entreprend de rechercher l’esprit de celle-ci. Rupert Grint tient le rôle principal ; Catherine Hardwicke réalise l’épisode et Mika Watkins en signe le scénario.
À la différence de Pickman’s Model, centré sur la rencontre d’un étudiant avec un peintre, Dreams in the Witch House s’organise autour du deuil et du désir de renouer avec une personne disparue. Cette différence montre pourquoi les deux épisodes ne se réduisent pas à une même recette d’horreur. L’un part de l’artiste et de l’effet de son œuvre ; l’autre, d’une perte intime et d’une quête. L’anthologie juxtapose ainsi deux récits de Lovecraft aux foyers émotionnels distincts.
Ce contraste ouvre également deux portes d’entrée vers le fantastique : la peur de ce que l’art révèle et l’espoir douloureux de retrouver un lien avec une morte. Ces thèmes sont lisibles dans les prémisses des épisodes, sans supposer que les deux adaptations suivent la même logique ou produisent le même type d’effroi. La série fait coexister des imaginaires issus d’un même auteur tout en laissant à chaque équipe sa manière de les mettre en images.
Une anthologie plus large que Lovecraft
Les deux adaptations prennent leur sens dans un ensemble qui ne se limite pas à l’écrivain. Cabinet of Curiosities accueille aussi des histoires originales. Del Toro explique dans l’entretien Netflix Tudum que Lot 36 lui est venu après la perte de son espace de stockage : il imagine alors ce qui pourrait arriver si quelqu’un achetait un lieu contenant quelque chose qui ne devrait pas être découvert. Il évoque également l’idée de The Murmuring, née en voyage, autour d’oiseaux qui formeraient des motifs dans le ciel et porteraient les âmes des morts. Le guide de la série présente ce dernier épisode comme fondé sur une histoire de del Toro.
Ces récits originaux et les adaptations de Lovecraft relèvent de deux rapports différents à la création. Dans les épisodes lovecraftiens, le lien à l’écrivain est explicite et passe par l’adaptation de nouvelles identifiées. Dans les histoires originales, l’idée de départ revient à del Toro, puis chaque épisode est confié à un réalisateur. Cette variété correspond à son désir de faire une anthologie, un format qu’il dit avoir voulu créer depuis longtemps après avoir découvert l’horreur par des recueils de nouvelles.
La présence de Lovecraft dans cette sélection manifeste une admiration active : ses textes sont choisis pour être adaptés, et leur auteur est évoqué dans les propos de del Toro sur la place de l’être humain dans l’univers. Cela ne signifie pas que toute créature ou toute atmosphère de la série — ni de l’ensemble du cinéma du cinéaste — soit lovecraftienne. Il est plus juste de parler d’un lien direct pour les deux adaptations, et d’une affinité esthétique ou philosophique lorsqu’on rapproche d’autres aspects de son imaginaire de celui de Lovecraft.
Les Montagnes hallucinées : une ambition évoquée
Dans l’entretien de 2022, Mike Flanagan fait référence à l’ambition de Guillermo del Toro d’adapter At the Mountains of Madness, le titre original des Montagnes hallucinées. En 2022, Mike Flanagan évoquait l’ambition de del Toro d’adapter Les Montagnes hallucinées, sans annoncer de film en production ni de date de sortie. La conversation établit donc l’existence de ce désir, mais ne présente pas une adaptation achevée ou une sortie annoncée.
La mention prend place au cours d’un échange sur ce qui rend Lovecraft fascinant et difficile à adapter. Elle fait écho à la lecture que del Toro vient de formuler : une horreur liée à la découverte d’une vérité qui bouleverse la place accordée à l’humanité. Dans ce contexte, l’intérêt pour Les Montagnes hallucinées s’inscrit dans une ambition artistique cohérente avec son admiration de Lovecraft. Il reste toutefois différent des deux épisodes de Cabinet of Curiosities : ceux-ci sont des adaptations diffusées et créditées, tandis que le projet est évoqué comme une ambition.
Le lien entre del Toro et Lovecraft tient ainsi à des éléments de nature distincte : une lecture personnelle de l’écrivain, deux adaptations directes réalisées par d’autres équipes et un désir d’adapter un autre de ses récits. Les distinguer permet de parler de l’admiration du cinéaste sans transformer une affinité en influence universelle ni une ambition en film annoncé.



