Lovecraft et Robert E. Howard : un dialogue, deux univers

Deux hommes en conversation intense sont assis à une table en bois avec des documents et un crâne, une lampe éclaire la scène dans une pièce sombre avec des silhouettes étranges au mur.

Lovecraft et Robert E. Howard ont correspondu de 1930 à 1936. Leurs lettres témoignent d’un dialogue nourri sur l’histoire, la littérature et leurs inventions fictives. Lovecraft y reconnaît notamment à Howard la création de Friedrich von Junzt et de son livre imaginaire, Unaussprechlichen Kulten. Ces échanges éclairent les références croisées entre les deux écrivains, mais ne montrent pas qu’ils aient conçu ensemble un univers cohérent. Leurs œuvres gardent des orientations propres ; les lettres permettent surtout de distinguer leurs créations personnelles du jeu de folklore auquel ils prenaient part.

Une correspondance née dans le monde de Weird Tales

Robert E. Howard prend contact avec Lovecraft en 1930, en lui écrivant par l’intermédiaire de Weird Tales. Leur correspondance se poursuit jusqu’en 1936. L’édition de leurs lettres, A Means to Freedom: The Letters of H.P. Lovecraft and Robert E. Howard, recense dix-huit lettres pour 1930 et quatre pour 1936. Cette durée montre qu’il ne s’agit pas seulement d’un voisinage dans les pages d’un même magazine : les écrivains se lisent, se répondent et confrontent leurs idées au fil des années.

Le passé les intéresse tous deux, notamment l’histoire de la Grande-Bretagne romaine et celtique. Leurs échanges portent aussi sur les rapports entre barbarie et civilisation, vie frontalière et existence urbaine, force physique et réflexion intellectuelle. La notice de l’édition souligne à la fois leurs divergences et leurs éloges réciproques concernant leurs écrits. Leur lien épistolaire se comprend donc moins comme une relation de maître à disciple que comme un dialogue entre deux auteurs capables de défendre des positions opposées.

Les lettres donnent ainsi un contexte précieux à leurs œuvres, mais une conversation sur l’histoire ou les valeurs ne prouve pas, à elle seule, qu’un motif littéraire ait été emprunté. Pour parler d’influence, il faut distinguer les déclarations des auteurs, les références fictives dont l’origine est reconnue et les ressemblances que les lecteurs peuvent relever entre des récits.

Lovecraft explique le caractère fictif de son cycle

Une lettre de Lovecraft à Howard, datée du 14 août 1930, éclaire directement la façon dont Lovecraft concevait ses inventions. Il y décrit les noms et entités de son cycle, parmi lesquels Cthulhu et Yog-Sothoth, comme une création artificielle qui lui appartient. Il explique aussi que des échos de ce répertoire sont apparus dans des textes du docteur de Castro parce qu’il avait révisé ses récits et y avait inséré des références. La lettre donne ainsi un exemple concret de la circulation des motifs lovecraftiens par le travail de révision.

Cette explication ne transforme pas les récits concernés en œuvres conçues par plusieurs auteurs selon un plan commun. Elle montre plutôt comment des noms et des allusions peuvent donner à des textes l’impression d’appartenir à un arrière-plan plus vaste. Dans cette même lettre, Lovecraft compare son procédé à celui de Lord Dunsany, dont il évoque le panthéon fictif de Pegāna. Ce rapprochement aide à comprendre le jeu de création auquel il fait référence ; il ne suffit pas à établir une mythologie partagée par tous les écrivains de Weird Tales. On peut prolonger cette comparaison avec l’article consacré à Lovecraft et Lord Dunsany : rêves, dieux et influences.

Dans une autre lettre, adressée à William Frederick Anger le 14 août 1934, Lovecraft décrit les références croisées entre auteurs comme un moyen de construire un folklore fictif convaincant. Le jeu repose sur des créations identifiables et des allusions qui leur donnent une apparence de tradition ancienne. Cette cohérence d’atmosphère est un effet littéraire ; elle ne garantit pas que les récits partagent une chronologie, une cosmologie ou des règles communes.

Friedrich von Junzt, une création de Howard reconnue par Lovecraft

Les lettres font aussi apparaître le versant howardien de ces références. Dans un courrier à Howard daté du 7 mai 1932, Lovecraft mentionne le livre de von Junzt et les poèmes de Justin Geoffrey, des créations fictives associées à l’imaginaire de son correspondant. Le 14 août 1934, dans une lettre à William Frederick Anger, il attribue explicitement Friedrich von Junzt et Unaussprechlichen Kulten à Robert E. Howard. Il rappelle encore cette attribution dans une lettre à Willis Conover du 29 juillet 1936.

Ces mentions établissent que Lovecraft connaissait et reconnaissait l’origine de ces inventions. Elles montrent que les deux hommes pouvaient parler de personnages et de livres imaginaires comme d’éléments de leurs échanges littéraires. Elles ne permettent pas pour autant d’attribuer à Howard la reprise d’une création précise de Lovecraft dans une nouvelle particulière. L’existence d’un dialogue et la présence d’un emprunt dans une œuvre sont deux faits distincts.

Cette distinction vaut également pour les autres allusions évoquées par Lovecraft : une référence peut circuler entre des auteurs sans que son origine soit toujours déductible de la seule ressemblance entre deux textes. Dans le cas de von Junzt, le témoignage est explicite et répété. Pour d’autres rapprochements, il faut s’en tenir à ce qui est effectivement nommé, plutôt que de transformer une proximité de motifs en influence attestée.

Deux orientations littéraires, malgré des préoccupations communes

La notice de A Means to Freedom présente Lovecraft comme un auteur de fiction surnaturelle et Howard comme un écrivain de récits d’horreur, de fantasy et d’aventure. Elle associe à ce dernier des figures comme Conan, Kull, Solomon Kane et Bran Mak Morn. Ces catégories n’épuisent pas la diversité de leurs textes, mais elles rappellent que les deux écrivains ne poursuivent pas un projet narratif identique.

Leur intérêt commun pour le passé et les traditions fictives ne gomme pas cette différence. Dans leurs lettres, les discussions sur la barbarie et la civilisation rendent visibles des désaccords de fond. Les œuvres de Howard, avec leurs figures d’aventuriers et leurs récits de fantasy et d’aventure, ne deviennent pas pour autant des prolongements de l’univers de Lovecraft. Inversement, la présence de références à des livres fictifs ne suffit pas à faire des récits de Lovecraft des épisodes d’une histoire partagée avec les héros de Howard.

La comparaison gagne donc à s’appuyer sur des éléments précis : ce que les auteurs se disent, les créations dont ils reconnaissent l’origine et les ressemblances thématiques que l’on peut analyser séparément. La correspondance atteste un échange intellectuel et une appréciation mutuelle de leurs écrits. Elle ne permet pas de conclure que toute proximité entre leurs fictions relève d’un emprunt ou d’une collaboration.

Références croisées et portée du « Mythe de Cthulhu »

Dans sa lettre à Howard du 14 août 1930, Lovecraft parle du cycle mythique de Cthulhu tout en précisant que ses noms et ses entités sont de sa propre invention. Cette déclaration donne un repère clair pour comprendre son répertoire et sa volonté d’en faire circuler des échos. La lettre du 14 août 1934 élargit le tableau en évoquant des créations d’autres auteurs, dont von Junzt et Unaussprechlichen Kulten, dans un jeu de références croisées.

Ces lettres décrivent le cycle de Lovecraft et le jeu des références croisées, mais ne suffisent pas à établir un univers narratif commun. Elles ne retracent pas non plus toute l’histoire de la notion de « Mythe de Cthulhu » ni ne fixent une définition unique de cet ensemble. Il est donc plus précis de parler d’un répertoire lovecraftien auquel des allusions peuvent faire écho, et d’un folklore fictif nourri par les références entre auteurs, sans attribuer à Lovecraft et Howard la conception conjointe d’un monde organisé.

Cette distinction permet de voir ce qui relie réellement les deux écrivains : leurs lettres, leurs discussions et la reconnaissance de certaines inventions. Les références partagées créent des passerelles entre les textes, mais les créations de von Junzt et de Cthulhu gardent des origines différentes. Le dialogue entre Howard et Lovecraft est bien réel ; il ne rend pas leurs imaginaires interchangeables.