
La correspondance de H. P. Lovecraft éclaire ses relations, son quotidien et les débats intellectuels qui entouraient son œuvre. Elle s’adresse à des proches, notamment ses tantes Lillian Clark et Annie Gamwell, mais aussi à des écrivains comme Robert E. Howard et Clark Ashton Smith. Plusieurs ensembles sont publiés, des cinq volumes des Selected Letters aux éditions consacrées à un correspondant. Ces recueils font découvrir un épistolier prolifique : ses lettres complètent la lecture de ses récits et donnent accès à des échanges familiaux ou littéraires que la fiction ne restitue pas.
Un épistolier pour qui la lettre prolongeait la conversation
Lovecraft n’écrivait pas seulement pour préparer ou commenter ses récits. Ses lettres formaient une activité à part entière, tournée vers sa famille, ses amis et d’autres écrivains. Dans une lettre adressée à Rheinhart Kleiner le 23 décembre 1917, il explique que l’écriture épistolaire prend largement la place de la conversation. Cette remarque donne une clé de lecture : les lettres ne sont pas de simples documents annexes à la fiction, mais un espace où il développe ses idées, ses intérêts et des éléments de sa vie courante.
Les chiffres associés à cette correspondance doivent être distingués. S. T. Joshi estime que Lovecraft aurait écrit environ 87 500 lettres au cours de sa vie et qu’environ 10 000 auraient survécu. Ces nombres restent des estimations, et non le résultat d’un décompte exhaustif. Les 23 volumes d’Hippocampus Press, auxquels s’ajoute O Fortunate Floridian: H. P. Lovecraft’s Letters to R. H. Barlow, sont présentés comme réunissant environ 3 500 lettres connues et conservées. Ce corpus publié est donc différent de l’estimation de la production totale.
Lire « la correspondance de Lovecraft » ne signifie pas consulter un seul ouvrage. Les lettres ont d’abord paru dans des sélections générales, puis dans des recueils organisés par destinataire. Chaque choix éditorial met en valeur une facette particulière : la continuité d’une relation, des détails du quotidien ou une confrontation d’idées. L’ordre des lettres et les annotations aident à comprendre ces échanges dans leur contexte.
La famille : des lettres pour suivre le quotidien et les déplacements
Les lettres adressées à sa mère, Sarah Susan Lovecraft, et à ses tantes Lillian D. Clark et Annie E. P. Gamwell permettent d’approcher la vie quotidienne de l’écrivain. Après la mort de sa mère, en 1921, Lovecraft s’appuie sur ses deux tantes pour faire fonctionner le foyer. La correspondance avec Lillian s’arrête à sa mort, en 1932 ; les lettres adressées à Annie se poursuivent jusqu’en 1936.
Ces échanges donnent notamment des nouvelles de ses déplacements. Les lettres à Lillian et Annie évoquent des voyages dans différentes régions des États-Unis, notamment à New York, Philadelphie, Washington, Charleston et Key West. Les lieux apparaissent au fil d’une correspondance familiale, parmi des informations sur les activités et les conditions de vie de Lovecraft. Ces lettres ne forment pas un carnet de voyage complet, mais elles permettent de suivre certains déplacements et de les replacer dans le cours d’une relation suivie.
La période new-yorkaise occupe une place importante dans cet ensemble. En mars 1924, Lovecraft épouse Sonia H. Greene et quitte Providence pour New York. Ses lettres à ses tantes racontent les difficultés de cette période, notamment l’impossibilité de trouver un emploi et la fragilité financière du couple. Elles éclairent le contexte personnel de ce changement sans suffire, à elles seules, à expliquer ses choix littéraires. Pour replacer cette relation dans son cadre biographique, voir aussi notre article sur Sonia H. Greene.
Une édition permet de retrouver ces échanges : H. P. Lovecraft: Letters to Family and Family Friends, établie par S. T. Joshi et David E. Schultz, est parue chez Hippocampus Press en 2020 en deux volumes totalisant 1 104 pages. Le premier comprend notamment les lettres à Sarah Susan Lovecraft ainsi qu’à Lillian Clark et Annie Gamwell ; le second poursuit l’ensemble jusqu’en 1936 et inclut des lettres à plusieurs amis de la famille. Les deux volumes offrent un parcours chronologique et annoté, au-delà d’une sélection limitée aux épisodes les plus connus de sa biographie.
Robert E. Howard : une correspondance devenue débat d’idées
Lovecraft et Robert E. Howard entrent en contact en 1930, après une première démarche de Howard par l’intermédiaire de la revue Weird Tales. Leur correspondance se développe rapidement. Les lettres abordent leur intérêt commun pour le passé, notamment l’histoire de la Bretagne romaine et celtique, puis s’étendent à un désaccord plus général sur la barbarie et la civilisation, la vie des frontières et celle des villes établies, ainsi que les dimensions physique et intellectuelle de l’existence.
La force de cet échange tient à la confrontation de points de vue différents, et non à une simple proximité entre deux auteurs de récits fantastiques. Leurs parcours diffèrent : Lovecraft est issu d’une ancienne famille de Nouvelle-Angleterre, tandis que Howard écrit depuis le Texas. Leurs lettres abordent aussi la littérature, la philosophie, la politique et l’économie. La correspondance se lit ainsi comme un débat suivi, où les idées et les tempéraments des deux écrivains prennent place à côté de leurs œuvres publiées dans Weird Tales.
Pour cette relation, une référence bibliographique précise est A Means to Freedom: The Letters of H. P. Lovecraft and Robert E. Howard, éditée par S. T. Joshi, David E. Schultz et Rusty Burke. Hippocampus Press l’a publiée en 2009 en deux volumes, pour un total de 1 004 pages. Le premier rassemble les lettres de 1930 à 1932 ; le second couvre celles de 1933 à 1936. Les volumes comprennent des annotations, un glossaire et une bibliographie. Le second aborde également leurs voyages, leurs œuvres et les événements politiques de leur époque.
Le format en deux volumes permet de suivre le dialogue dans l’ordre, plutôt que de juxtaposer quelques lettres isolées. On voit les sujets évoluer et les désaccords se développer. Il ne s’agit pas pour autant d’un exposé systématique de leurs doctrines : les lettres passent d’un thème à l’autre et mêlent débat, nouvelles et appréciations littéraires.
Des correspondants nombreux, des ensembles éditoriaux distincts
Les lettres à Howard ne représentent qu’une partie des échanges publiés. Les recueils comprennent des correspondances avec August Derleth, Frank Belknap Long, James F. Morton, Clark Ashton Smith, Rheinhart Kleiner, Robert Bloch et d’autres destinataires. Certains volumes réunissent plusieurs correspondants, comme les lettres à J. Vernon Shea, Carl F. Strauch et Lee McBride White, ou celles destinées à Wilfred B. Talman et aux sœurs Sully. Cette diversité dessine un réseau étendu, mais la présence d’un nom dans le titre d’un ouvrage ne suffit pas à établir le contenu ou l’intensité de la relation.
Clark Ashton Smith dispose notamment d’un recueil consacré à ses échanges avec Lovecraft : Dawnward Spire, Lonely Hill: The Letters of H. P. Lovecraft and Clark Ashton Smith. D’autres volumes réunissent les lettres à Alfred Galpin, Rheinhart Kleiner, E. Hoffmann Price et Richard F. Searight. Ces éditions par destinataire sont particulièrement utiles pour approfondir une relation précise, dont les lettres peuvent être dispersées ou réduites dans une sélection générale.
Necronomicon Press commence à publier des recueils consacrés à des correspondants en 1990. À partir de 2003, Hippocampus Press fait paraître des collections dédiées à certains échanges, puis développe une série destinée à réunir les lettres de Lovecraft. Celle-ci compte 23 volumes ; l’ensemble des lettres connues et conservées qu’elle rassemble, avec O Fortunate Floridian publié par University of Tampa Press, est évalué à environ 3 500 lettres.
Des recueils d’autres éditeurs reprennent parfois des lettres déjà incluses dans les volumes d’Hippocampus Press. Un titre différent ne signifie donc pas nécessairement qu’il s’agit d’un corpus supplémentaire. Avant de choisir une édition, il est utile de vérifier son contenu et de voir si les lettres recherchées sont déjà publiées dans un autre volume.
Choisir une édition : sélection générale ou lettres à un destinataire
Pour une première approche, les cinq volumes des Selected Letters d’Arkham House offrent une sélection organisée par périodes : 1911-1924, 1925-1929, 1929-1931, 1932-1934 et 1934-1937. Publiés entre 1965 et 1976, ils comprennent 930 lettres. Les textes y sont fortement abrégés : ces volumes donnent un aperçu de la correspondance, mais pas une version complète de chaque échange.
Les éditions consacrées à un correspondant répondent à une question différente : comment une relation évolue-t-elle au fil du temps ? Les deux volumes adressés à Robert E. Howard permettent de suivre un dialogue intellectuel ; ceux consacrés à la famille donnent accès aux échanges avec Lillian Clark et Annie Gamwell sur de nombreuses années. L’ordre chronologique et les notes éditoriales aident à identifier les personnes et les références évoquées, et à replacer une lettre dans son contexte plutôt que de la traiter comme une déclaration isolée.
Pour commencer, le choix dépend donc de l’angle recherché : les Selected Letters proposent un panorama par périodes, les volumes familiaux éclairent les relations et le quotidien, tandis que A Means to Freedom suit un échange littéraire et intellectuel précis. Le destinataire et le principe de l’édition déterminent ce que l’on pourra lire ; ils font de la correspondance un complément précieux aux récits de Lovecraft, sans la confondre avec eux.



