
Le Molosse raconte comment deux compagnons profanateurs de tombes volent une amulette dans un cimetière hollandais et se retrouvent poursuivis par une créature liée au tombeau. St. John est tué ; le narrateur, lui, retourne sur les lieux pour tenter de rendre l’objet. La nouvelle s’achève dans le cimetière, puis revient au récit-cadre où le survivant annonce son intention de se suicider sans que le texte confirme sa mort. Attention, spoilers : cet article détaille les événements et la fin, ainsi que le rôle du Necronomicon dans l’histoire. Il examine aussi comment la profanation et l’ennui des deux hommes alimentent la menace.
Résumé du Molosse : le vol de l’amulette
La nouvelle s’ouvre sur une confession tardive. Le narrateur annonce que son compagnon St. John est mort, qu’il connaît la cause de sa mort et qu’il s’apprête à se tirer une balle. Il revient ensuite sur les événements qui les ont conduits à ce désastre. Les deux hommes, qui vivent ensemble sans domestiques, ont épuisé les plaisirs littéraires et artistiques auxquels ils s’étaient adonnés. En quête de sensations plus fortes, ils deviennent des profanateurs de tombes et accumulent des dépouilles, des objets funéraires et des vestiges dans une pièce secrète de leur demeure.
St. John mène l’expédition décisive dans un ancien cimetière de Hollande. Une rumeur y désigne la tombe d’un homme enterré depuis cinq siècles, lui-même goule de son vivant, qui aurait dérobé un objet puissant dans un grand sépulcre. Les deux compagnons entendent au loin un aboiement grave, qu’ils associent au récit selon lequel le défunt aurait été retrouvé autrefois déchiqueté par une bête. Ils ouvrent le cercueil et découvrent, auprès du squelette, une amulette de jade vert : une figure ailée accroupie, semblable à un chien ou à un sphinx à face canine. Ils l’emportent. St. John la glisse dans sa poche, tandis que les deux hommes quittent le cimetière sans rien changer à l’apparence de la tombe.
De retour en Angleterre, ils exposent l’amulette dans leur musée clandestin et lisent dans le Necronomicon des informations sur ses propriétés et sur son lien avec l’âme des goules. Le récit fait alors monter la menace par étapes : bruits près des portes et des fenêtres, corps sombre aperçu à une vitre, battements d’ailes et aboiements de plus en plus proches. Après un épisode de grattements à l’entrée de leur pièce secrète, les deux hommes entendent un murmure qu’ils reconnaissent comme du néerlandais. Ils trouvent ensuite d’étranges empreintes sous une fenêtre, tandis que de grandes chauves-souris fréquentent leur demeure.
Le 18 novembre, St. John est attaqué alors qu’il rentre à pied de la gare. Le narrateur arrive à temps pour le voir mourir. Son compagnon ne peut que murmurer : « The amulet—that damned thing—. » Le narrateur l’enterre dans le jardin, puis fuit la maison avec l’amulette, après avoir détruit le reste de leur collection. À Londres, il sent de nouveau la présence qui les poursuit. Convaincu que rendre l’objet à son propriétaire pourrait le sauver, il repart pour la Hollande. Mais, dans une auberge de Rotterdam, des voleurs lui dérobent l’amulette.
La fin expliquée : le retour au tombeau
Après le vol, le narrateur lit le récit d’un massacre dans un quartier misérable de Rotterdam : une famille entière a été mise en pièces par une chose inconnue, sans laisser de trace. Des témoins disent avoir entendu un son qui ressemblait à l’aboiement d’un chien gigantesque. Le survivant retourne alors au cimetière où tout a commencé. Il veut atteindre la tombe, sans savoir s’il espère prier, demander pardon ou simplement obéir à une volonté qui le dépasse.
Dans le cercueil, il retrouve le corps qu’il avait vu cinq siècles après son inhumation. Il n’est plus un squelette intact : la dépouille porte du sang et des restes de chair et de poils étrangers. Des chauves-souris énormes l’entourent, et le cadavre semble animé. Il tient dans sa griffe l’amulette de jade que les voleurs ont prise au narrateur. La créature pousse alors un aboiement grave. Le narrateur s’enfuit en hurlant, puis éclate de rire de façon hystérique.
Cette scène ne raconte pas la mort du narrateur. La nouvelle revient au cadre du début : poursuivi par les aboiements et les battements d’ailes, il annonce qu’il va chercher l’oubli avec son revolver. Lovecraft laisse cette décision à l’état de projet ; il ne décrit ni le suicide ni un épilogue où la créature le rejoint. La fin est celle d’un homme qui se croit condamné et envisage de mettre fin à ses jours, non celle d’un personnage dont la mort serait explicitement racontée.
Deux personnages pris dans leur propre profanation
Les deux protagonistes ne sont pas des enquêteurs confrontés par hasard à un phénomène surnaturel. Ils se sont volontairement engagés dans le pillage des tombes, qu’ils traitent comme une forme d’expression esthétique et comme un remède à leur ennui. Le récit insiste sur le soin qu’ils apportent à leurs expéditions : ils choisissent leur moment, le paysage, la lumière et même les conditions de l’exhumation. Cette minutie ne rend pas leur conduite moins violente ; elle révèle au contraire la manière dont ils transforment la profanation en spectacle destiné à leurs propres plaisirs.
Le narrateur raconte après coup, depuis une situation de terreur, mais son récit montre aussi son implication. Il ne présente pas St. John comme l’unique responsable : ils participent ensemble aux raids et au musée macabre. St. John prend l’initiative de l’expédition en Hollande et porte l’amulette à leur retour, mais le narrateur contribue au vol et lit ensuite avec lui ce que le Necronomicon rapporte sur l’objet. Leur sort naît donc d’une entreprise commune, même si St. John est la première victime.
Le dernier murmure de St. John rattache explicitement l’amulette à sa mort, sans préciser ce que son compagnon a compris. C’est ensuite le narrateur qui relie les événements à la profanation et décide de retourner au tombeau après la mort de St. John.
L’amulette, le Necronomicon et la place du Mythe
L’amulette joue un rôle concret dans l’intrigue : elle est l’objet volé, le motif du retour au cimetière et le bien que les voleurs veulent conserver avant que le narrateur tente de le rendre. Sa description associe une forme canine ailée à une imagerie funéraire et hostile. Le narrateur dit reconnaître dans l’objet le symbole d’un culte de goules lié au Leng, mentionné dans le Necronomicon. Ce livre fictif apparaît donc bien dans la nouvelle de Lovecraft ; il ne s’agit pas d’un ajout inventé par des auteurs postérieurs au récit.
Les précisions du texte restent centrées sur le symbole de l’amulette et sur le lien que le narrateur établit avec les goules. D’autres auteurs ont ensuite développé le Necronomicon, Leng et le bestiaire lovecraftien, mais ces prolongements ne doivent pas être confondus avec ce que raconte Le Molosse. La nouvelle ne donne pas de nom définitif à la créature qui poursuit les personnages : elle la fait apparaître à travers ses bruits, ses attaques et la vision finale du cadavre animé.
L’objet est aussi le point autour duquel se noue la faute des protagonistes. Ils le prennent dans la tombe, l’installent dans leur musée, puis le narrateur choisit de le rapporter lorsqu’il croit que cette restitution peut le sauver. Mais des voleurs le lui dérobent à Rotterdam. Quand il revient au cimetière, l’amulette se trouve de nouveau dans la griffe du cadavre. Le texte ne décrit pas comment elle est arrivée jusque-là : il montre seulement au narrateur le résultat de cette étrange circulation.
Une horreur construite par l’escalade
La menace passe du doute à l’attaque sans abandonner complètement l’incertitude. Au cimetière, les deux hommes entendent un aboiement lointain, mais se demandent s’il est réel. Une fois rentrés, ils attribuent encore les bruits et les ombres à leur imagination. Puis les signes se répètent : le son devient pour eux une réalité, des empreintes apparaissent, les chauves-souris se multiplient et St. John meurt sous les coups d’une créature que le narrateur ne distingue pas clairement. L’inquiétude ne vient pas d’une révélation immédiate, mais de la transformation progressive d’indices isolés en menace impossible à ignorer.
Le motif du son relie le début et la fin. Dès les premières lignes, le narrateur évoque un aboiement lointain et des battements d’ailes ; à la fin, ces mêmes bruits se rapprochent et le poussent vers le revolver. Entre les deux, ils traversent les lieux avec les personnages : le cimetière, la demeure isolée, Londres, Rotterdam, puis le tombeau. Le titre désigne ainsi une présence qui se manifeste d’abord par son appel, avant de prendre forme dans la vision du cadavre animé.
Publié dans Weird Tales en février 1924, Le Molosse fait de la profanation de la tombe le point de départ d’une poursuite qui finit par ramener le narrateur au lieu du vol. Après la mort de St. John, seul le narrateur repart en Hollande pour rendre l’amulette. Il s’enfuit du tombeau, puis annonce qu’il compte chercher l’oubli avec son revolver ; le récit s’arrête avant de dire ce qu’il fera.



