Lovecraft et August Derleth : correspondance, édition et récits posthumes

Un homme portant des lunettes écrit à un bureau en bois, entouré de feuilles couvertes de symboles, avec une lampe à abat-jour coloré et une bougie allumée, devant une fenêtre étoilée.

Lovecraft et August Derleth ont correspondu. Après la mort de Lovecraft, Derleth a participé à la publication de lettres sélectionnées et composé des récits à partir de fragments ou d’idées laissés par l’écrivain. Ces deux rôles ne se confondent pas : éditer une lettre de Lovecraft n’équivaut pas à écrire une histoire en son nom. En distinguant leur échange, le travail éditorial d’Arkham House et les prolongements fictionnels de Derleth, on peut mieux comprendre comment l’œuvre a été transmise — et à qui attribuer les textes issus de ses matériaux.

Une correspondance qui ne résume pas toute leur relation

Lovecraft et Derleth ont échangé des lettres, réunies plus tard dans Essential Solitude: The Letters of H. P. Lovecraft and August Derleth, publié en deux volumes. Cette correspondance établit un lien entre les deux écrivains, mais son existence ne suffit pas à reconstituer tous les aspects de leur relation ni à préciser ce que Lovecraft pensait de chaque projet ultérieur de Derleth. Il est donc préférable de distinguer le fait de leur échange des interprétations biographiques qu’on pourrait bâtir autour de lui.

La publication des lettres de Lovecraft donne aussi à voir les choix éditoriaux qui ont façonné leur transmission. Les cinq volumes des Selected Letters d’Arkham House, parus entre 1965 et 1976, rassemblent 930 lettres et sont fortement abrégés. Le volume consacré aux années 1925–1929, édité par August Derleth et Donald Wandrei, comprend notamment une lettre de Lovecraft à Clark Ashton Smith datée du 27 novembre 1927, dans une version signalée comme abrégée. Le cas rappelle qu’un recueil de correspondance est une sélection : il transmet des textes, mais ne constitue pas à lui seul un relevé exhaustif des échanges de l’écrivain.

Arkham House et la transmission des textes

Arkham House publie à la fois les Selected Letters et plusieurs récits associés à Lovecraft et Derleth. Parmi les titres recensés figurent The Lurker at the Threshold (1945), The Survivor and Others (1957) et The Watchers Out of Time and Others (1974). La maison d’édition contribue ainsi à la circulation de lettres et de fictions liées à Lovecraft, mais son rôle éditorial ne détermine pas à lui seul la part d’écriture de chaque auteur. Pour comprendre cette répartition, il faut examiner la genèse des récits plutôt que s’en tenir à leur présentation comme collaborations.

La sélection des lettres et la composition d’une fiction à partir d’un fragment sont deux opérations différentes. Dans le premier cas, le texte publié reste une lettre de Lovecraft, même si elle a été abrégée. Dans le second, un matériau de départ peut être repris et développé jusqu’à former une histoire nouvelle. Les distinguer permet de reconnaître le travail de transmission sans attribuer automatiquement à Lovecraft les œuvres que Derleth a composées à partir de ses notes.

Ce que recouvrent les « collaborations posthumes »

Après la mort de Lovecraft, Derleth a développé des fragments, des notes ou des idées laissés par celui-ci, puis publié des histoires sous l’appellation de « collaborations posthumes ». La formule indique un lien avec les matériaux de Lovecraft, mais elle peut laisser croire à une écriture partagée de façon égale. S. T. Joshi estime que les seize récits examinés sont presque entièrement écrits par Derleth. Dans la plupart des cas, une idée du Commonplace Book de Lovecraft sert de point de départ ; l’intrigue, les descriptions, les dialogues et les personnages sont, eux, de Derleth.

Une idée initiale n’est pas nécessairement un récit en miniature. Elle peut suggérer une situation ou une image sans fournir les scènes, les personnages et la prose nécessaires à une histoire complète. Lorsque Derleth développe ces éléments, il transforme le matériau de départ en une œuvre dont la composition lui revient. La source d’une idée compte pour comprendre la filiation d’un texte, mais ne suffit pas à en attribuer l’écriture à son auteur d’origine.

The Survivor offre un exemple où le matériau de départ est plus développé : selon Joshi, Derleth s’est appuyé sur un canevas d’intrigue relativement long et sur des notes de Lovecraft datant de 1934. L’existence de ce canevas éclaire la genèse du récit, sans effacer la différence entre les notes laissées par Lovecraft et l’histoire achevée par Derleth.

The Lurker at the Threshold : une contribution identifiable

The Lurker at the Threshold permet de préciser cette distinction. Ce roman de 50 000 mots contient environ 1 200 mots de Lovecraft, principalement tirés du fragment Of Evill Sorceries Done in New England, ainsi que des éléments provenant d’un autre fragment, intitulé The Rose Window. La présence de passages de Lovecraft est donc réelle et mérite d’être signalée. Elle ne fait pas du roman une œuvre écrite par lui : le texte développé autour de ces extraits reste une composition de Derleth.

Les seize récits examinés comprennent aussi des titres comme The Fisherman of Falcon Point, The Peabody Heritage, The Shuttered Room et The Watchers out of Time. Leur association au nom de Lovecraft renvoie à des matériaux ou à des fragments de celui-ci, mais ne décrit pas toujours clairement la répartition du travail. Pour attribuer chaque texte avec justesse, il faut donc distinguer ce qui provient de Lovecraft — fragment, note ou idée — de ce que Derleth a ajouté en composant l’histoire.

Un héritage à la fois éditorial et fictionnel

Le rôle de Derleth dans la postérité de Lovecraft est double : il participe à la diffusion de lettres et de récits associés à l’écrivain, et il écrit de nouvelles fictions à partir de matériaux laissés par lui. Les publications d’Arkham House montrent la place de l’édition dans cette transmission ; les « collaborations posthumes » montrent comment un autre auteur peut prolonger une œuvre sans que le résultat devienne pour autant un texte de Lovecraft.

Ces récits témoignent d’un prolongement de matériaux lovecraftiens par Derleth. Ils ne suffisent pas à lui attribuer tous les concepts associés au Mythe de Cthulhu. Pour les textes concernés, la distinction la plus utile reste celle entre l’idée ou le fragment de départ et le récit achevé : elle permet de reconnaître la filiation sans confondre les contributions des deux écrivains.