Necronomicon, film à sketches de 1993, associe trois histoires à des textes de H. P. Lovecraft : The Drowned à The Rats in the Walls, The Cold à Cool Air et Whispers à The Whisperer in Darkness. Ces rapprochements ne signifient pas que les segments suivent fidèlement les nouvelles. Le film les remanie, tandis que The Library, réalisé par Brian Yuzna, relie les épisodes par un Lovecraft de fiction, interprété par Jeffrey Combs. Voici comment distinguer les sources littéraires, les intrigues inventées pour le film et la biographie réelle de l’écrivain, sans révéler les dénouements.
Attention : les éléments ci-dessous présentent les prémisses des segments, mais pas leurs dénouements.
Trois segments, trois textes de Lovecraft
Le film répartit ses histoires entre trois réalisateurs et les relie par un récit-cadre intitulé The Library. Cette structure aide à distinguer les épisodes des nouvelles auxquelles ils se rattachent. En particulier, The Cold est le titre d’un segment du film ; sa source littéraire est Cool Air, souvent traduit par Air froid.
| Segment | Réalisation | Texte de Lovecraft associé |
|---|---|---|
| The Drowned | Christophe Gans | The Rats in the Walls (Les Rats dans les murs) |
| The Cold | Shusuke Kaneko | Cool Air (Air froid) |
| Whispers | Brian Yuzna | The Whisperer in Darkness (Celui qui chuchotait dans les ténèbres) |
| The Library | Brian Yuzna | Récit-cadre du film |
Les liens entre les trois épisodes et Lovecraft ne sont pas de même nature : l’un est notamment présenté comme une transposition, un autre est associé à une nouvelle par un critique, et Yuzna a décrit lui-même le texte qui a inspiré son segment. The Library, lui, appartient à la construction du film et ne correspond pas à une quatrième nouvelle adaptée.
The Drowned : une histoire de résurrection
La critique de DeVilDead rattache The Drowned, réalisé par Christophe Gans, à The Rats in the Walls, tout en soulignant la distance prise par le film avec cette nouvelle. Le segment développe sa propre intrigue : Edward apprend que son oncle, mort par suicide, a ramené sa femme et son fils à la vie grâce au Necronomicon. À son tour, il décide de reprendre le rituel pour faire revenir son épouse.
Le récit filmique place ainsi le deuil et la résurrection au premier plan. Ce sont les ressorts de The Drowned, et non un résumé de la nouvelle de Lovecraft. Le rapprochement avec The Rats in the Walls tient à la filiation relevée par la critique, sans qu’il s’agisse d’une transposition scène par scène. Le titre du segment et celui du texte source ne suffisent donc pas à confondre leurs intrigues.
Le Necronomicon intervient ici comme un objet surnaturel de la fiction du film, lié au rituel de retour à la vie. Il ne s’agit pas d’un épisode de la biographie de Lovecraft : le livre et les événements qui l’entourent appartiennent à l’imaginaire de Necronomicon.
The Cold : le froid médical d’Air froid
The Cold, réalisé par Shusuke Kaneko, transpose Cool Air. Dans la nouvelle, le médecin s’appelle Muñoz ; le docteur du film se nomme Madden. Le texte de Lovecraft associe la survie de Muñoz à un régime médical très strict, qui exige qu’il demeure dans un froid constant. C’est ce motif qui forme le lien le plus net entre les deux œuvres.
Le film déplace toutefois le récit vers d’autres personnages et une autre intrigue. Le docteur Madden prolonge sa vie en extrayant un fluide du corps de ses victimes. L’histoire est rapportée par un journaliste qui enquête sur une série de meurtres étalée sur une vingtaine d’années et découvre la relation entre le médecin et une jeune femme, Emily. L’enquête et ces personnages appartiennent à la version filmée, et non au texte de Lovecraft.
La comparaison fait apparaître une transformation plutôt qu’une simple reprise : le froid reste associé à la condition du médecin et à la prolongation de la vie, mais Kaneko organise le segment autour de Madden, d’Emily et de l’enquête journalistique. Le motif médical permet de reconnaître le point de départ littéraire, tandis que les changements de personnages et de construction donnent à l’épisode son identité propre.
Whispers : le point de départ de Brian Yuzna
Brian Yuzna réalise Whispers. Dans un entretien publié par Offscreen, il explique que The Whisperer in Darkness était le point de départ de son segment et que son premier scénario cherchait à suivre cette source de façon assez littérale. Il s’agit d’une filiation revendiquée par le réalisateur, pas d’une affirmation selon laquelle le résultat final serait une adaptation fidèle.
Yuzna raconte aussi pourquoi il a réorienté son approche. À ses yeux, les deux autres épisodes étaient déjà consacrés à une longue montée de tension ; il voulait donc faire varier le rythme de l’ensemble. Il a déplacé son idée vers le présent et la voiture, en privilégiant une horreur plus directe. Son explication éclaire la place de Whispers dans une anthologie : le segment répond à sa source littéraire, mais aussi au rythme du film dans son ensemble.
The Library : Lovecraft, personnage de fiction
The Library, également réalisé par Brian Yuzna, relie les trois histoires principales. Le récit-cadre imagine Lovecraft découvrant le Necronomicon et faisant de cette lecture le ressort qui inspire les récits horrifiques du film. Jeffrey Combs interprète cette version fictive de l’écrivain.
Il faut distinguer ce personnage de l’auteur historique. La scène ne propose pas une reconstitution biographique et ne raconte pas un événement réel de la vie de Lovecraft. Le livre surnaturel et la situation dans laquelle l’écrivain est placé servent à donner une origine commune aux épisodes, à l’intérieur de la fiction. C’est aussi pourquoi The Library ne doit pas être compté comme une quatrième nouvelle de Lovecraft adaptée par le film.
Le récit-cadre fait ainsi de l’auteur une figure de liaison et transforme son nom en élément du dispositif fantastique. Cette invention est propre à Necronomicon : elle ne modifie ni l’origine littéraire des trois textes cités ni leur statut d’œuvres de Lovecraft.
Une anthologie de variations, pas une adaptation homogène
La structure en épisodes explique les différences de ton et de rapport aux textes. Certains liens reposent sur un motif reconnaissable, d’autres sur une déclaration de réalisateur ou sur un rapprochement critique. Le récit-cadre ajoute encore un autre niveau : il met en scène l’écrivain et le livre comme des éléments de fiction. Les quatre parties ne peuvent donc pas être décrites au moyen d’une seule formule comme « adaptation fidèle » ou « histoire de Lovecraft ».
Necronomicon se comprend mieux comme une anthologie qui s’empare de plusieurs repères lovecraftiens pour construire des récits distincts. Les titres des nouvelles signalent des sources ou des inspirations, mais les personnages et les intrigues du film doivent rester attribués à leurs segments. Pour prolonger cette distinction entre adaptation directe et cinéma d’inspiration lovecraftienne, découvrez aussi des films lovecraftiens qui ne sont pas des adaptations directes.



