Les Night-Gaunts de Lovecraft : créatures sans visage des Contrées du Rêve

Une silhouette noire ailée avec des cornes tient un homme inconscient au-dessus d'une vallée rocheuse sombre sous un ciel orange et étoilé au coucher du soleil.

Les Night-Gaunts, ou Maigres Bêtes de la Nuit, sont des créatures ailées, cornues et sans visage des récits oniriques de H. P. Lovecraft. Dans The Dream-Quest of Unknown Kadath, elles gardent les abords du Grand Abîme et transportent Randolph Carter comme les goules. Le poème XX de Fungi from Yuggoth en fait plutôt les ravisseurs d’un locuteur entraîné dans un voyage cauchemardesque. Ces apparitions partagent des traits reconnaissables, mais leur fonction varie d’un texte à l’autre : il vaut mieux les lire dans leur scène respective que leur attribuer une hiérarchie ou un ensemble universel de pouvoirs.

Deux textes, deux usages des Night-Gaunts

Les Night-Gaunts appartiennent aux créatures des récits de rêve de Lovecraft. Le texte qui les développe le plus est The Dream-Quest of Unknown Kadath, où Randolph Carter les rencontre au cours de son voyage dans les Contrées du Rêve. Le poème XX de Fungi from Yuggoth, intitulé « Night-Gaunts », reprend la créature dans une scène brève et cauchemardesque. Ces œuvres leur donnent des traits visuels reconnaissables, mais pas exactement le même rôle.

Dans le récit de Carter, elles apparaissent comme des gardiennes et des montures au service d’une expédition. Le poème, lui, montre un locuteur enlevé par des créatures nocturnes. Le contraste entre ces scènes permet de comprendre leur polyvalence littéraire sans les réduire à un rôle unique : l’une les intègre aux alliances et aux déplacements des Contrées du Rêve, l’autre en fait l’instrument d’une expérience de terreur.

Une apparence reconnaissable, décrite en images de cauchemar

Dans The Dream-Quest of Unknown Kadath, Carter reconnaît les créatures sur des bas-reliefs : il les a déjà rencontrées. Le texte évoque leurs ailes semblables à celles des chauves-souris, leurs cornes recourbées, leurs queues barbelées, leurs pattes préhensiles et leurs corps caoutchouteux. La description insiste sur des formes aptes à saisir et à emporter, plutôt que sur des détails anatomiques précis ou une apparence naturaliste. Elle se révèle au fil de l’observation des sculptures, ce qui fait aussi de la reconnaissance de Carter un moment de découverte pour le lecteur.

Le narrateur ajoute qu’elles n’ont pas de visage et ne rient ni ne sourient jamais. Leur absence de visage explique leur expression impénétrable, tandis que leur silence contribue à leur étrangeté. Le passage les situe dans l’obscurité entre le val de Pnath et les passages vers le monde extérieur. Ce repère appartient à la géographie imaginaire de la scène ; il ne suffit pas à fixer un habitat permanent pour toutes leurs apparitions.

Le poème XX resserre l’image en quelques traits : ses créatures sont noires, cornues et minces, pourvues d’ailes membraneuses et d’une queue terminée par un dard bifide. Le locuteur insiste sur leur prise, à la fois irritante et inquiétante, puis sur l’enlèvement et le voyage forcé. La parenté avec les êtres de Kadath est frappante, mais la forme poétique privilégie l’impression et la menace : elle ne développe ni la géographie ni les relations entre groupes de créatures.

Dans Kadath, gardiennes du Grand Abîme et alliées des goules

Le récit de Carter leur associe une fonction de garde. Les images sculptées les montrent comme les gardiennes du Grand Abîme, que même les Grands Anciens redoutent. Le texte précise également qu’elles ne reconnaissent pas Nyarlathotep comme maître, mais Nodens. Cette relation prend place dans la cosmologie onirique du récit. Le rapprochement avec Nodens, figure mystérieuse de l’univers de Lovecraft éclaire ce lien sans lui donner une portée plus large que celle de cette scène.

Leur rôle devient plus concret lorsque Carter s’allie aux goules. Celles-ci organisent une expédition contre les hommes-bêtes lunaires et se servent des Night-Gaunts pour voyager dans les airs. Les créatures se placent par paires, à genoux et les pattes avant tendues, afin d’emporter les goules une à une. Carter est lui aussi transporté par elles. Le récit les présente ainsi comme des montures ou des porteuses dans cette opération, et non comme de simples monstres surgissant pour attaquer un voyageur isolé.

Le texte les qualifie d’avant-garde et de montures de guerre des goules. Cette formule résume leur fonction dans l’expédition : elles contribuent au déplacement et à l’action collective de leurs alliées. Elle ne signifie pas qu’elles sont soumises aux goules en toutes circonstances. Pour situer les créatures qui voyagent avec elles, on peut comparer cette scène à la présentation des goules chez Lovecraft, sans confondre les deux groupes ni leurs rôles.

Une réticence à voler au-dessus de l’eau

Une scène nuance leur fonction de montures. Lorsque les goules envisagent une attaque contre une garnison installée sur un rocher au nord, les Night-Gaunts s’opposent au projet parce que la perspective de voler au-dessus de l’eau ne leur plaît pas. Le passage formule une réticence, pas une incapacité physique générale : ailleurs dans le récit, ces mêmes créatures transportent des personnages dans les airs et participent à un long voyage.

Lovecraft ne précise pas la raison de leur objection. Elle joue surtout un rôle dans le déroulement de l’épisode : faute de pouvoir compter sur leur aide pour cette traversée, Carter propose aux goules d’apprendre à manier les rames du navire. La scène montre ainsi une limite pratique à leur coopération dans une circonstance donnée, sans transformer cette préférence en faiblesse ou en règle surnaturelle.

Dans le poème, des ravisseurs au service de l’effroi

Le poème XX de Fungi from Yuggoth place les Night-Gaunts au cœur d’une expérience racontée à la première personne. Ils viennent par légions, saisissent le locuteur et l’emportent au-dessus des sommets de Thok, puis vers des profondeurs où se trouve un lac. Le poème évoque les shoggoths qui s’y agitent, mais ne développe pas une aventure comparable à celle de Carter. Son mouvement va de l’apparition des créatures à l’enlèvement, puis au voyage dans un paysage de cauchemar.

La dernière plainte du locuteur condense ce qui rend ces êtres inquiétants : il souhaiterait qu’ils fassent un bruit ou portent un visage. Le silence et l’absence de traits ne sont donc pas de simples éléments d’inventaire ; ils participent à la peur mise en scène par le poème. Les Night-Gaunts y sont des ravisseurs dont la prise prive le personnage de contrôle, tandis que Kadath les montre aussi au sein d’alliances et d’une entreprise collective.

La première personne du poème ne suffit pas à identifier son locuteur à Randolph Carter. Elle ne permet pas non plus de traiter chaque détail du voyage comme une règle générale de la géographie des rêves. Le texte propose une vision poétique et terrifiante de l’enlèvement, distincte de l’épisode romanesque où Carter voyage avec des créatures qu’il a déjà rencontrées.

Des traits communs, des fonctions liées à chaque récit

Les deux œuvres associent les Night-Gaunts à la nuit, au vol, à la capture et à l’absence de visage. Kadath précise davantage leur apparence et les montre comme gardiennes, porteuses et montures ; le poème XX privilégie les sensations d’un enlèvement subi. Ce noyau de caractéristiques est reconnaissable, mais il s’inscrit dans des scènes oniriques dont les objectifs diffèrent.

Les descriptions de Lovecraft ne constituent pas pour autant une classification exhaustive. Dans ces textes, les Night-Gaunts sont des êtres ailés, cornus, silencieux et sans visage, dont la fonction varie selon le récit. Les jeux de rôle et les œuvres d’autres auteurs peuvent ensuite fixer des catégories ou des capacités pour leur propre univers ; ces prolongements ne doivent pas être confondus avec ce que Lovecraft met en scène. Leur force littéraire tient justement au contraste entre la menace du ravisseur et l’utilité du compagnon de voyage.