Une nouvelle de H. P. Lovecraft
La Couleur Tombée Du Ciel – Howard Phillips Lovecraft
À l’ouest d’Arkham, les collines se dressent, sauvages, et recèlent des vallées couvertes de forêts profondes qu’aucune hache n’a jamais entamées. Il existe là de sombres ravins étroits où les arbres s’inclinent en formes extravagantes, et où de minces ruisselets s’écoulent sans avoir jamais capté le moindre éclat du soleil. Sur les pentes plus douces se trouvent d’anciennes fermes pierreuses, avec leurs petites maisons trapues, couvertes de mousse, qui semblent méditer éternellement sur les vieux secrets de la Nouvelle-Angleterre, à l’abri d’immenses escarpements. Mais toutes sont aujourd’hui désertes, leurs larges cheminées s’effritent et leurs murs de bardeaux se bombent dangereusement sous de bas toits à comble brisé.
Les anciens habitants sont partis, et les étrangers n’aiment pas vivre dans cette région. Des Canadiens français s’y sont essayés, des Italiens également, et des Polonais sont venus avant de repartir. Ce n’est pas à cause de quoi que ce soit que l’on puisse voir, entendre ou toucher, mais de quelque chose que l’on imagine. L’endroit ne vaut rien pour l’imagination et ne procure aucun rêve paisible la nuit. Ce doit être cela qui tient les étrangers à distance, car le vieil Ammi Pierce ne leur a jamais rien raconté de ce qu’il se rappelle des jours étranges. Ammi, dont l’esprit divague quelque peu depuis des années, est le seul qui demeure encore dans les environs, et le seul qui parle encore de ces jours étranges. Il ose le faire parce que sa maison est proche des champs découverts et des routes fréquentées qui entourent Arkham.
Autrefois, une route franchissait les collines et traversait les vallées, passant en ligne droite à l’endroit où s’étend aujourd’hui la lande dévastée. Mais les gens cessèrent de l’emprunter, et l’on en construisit une nouvelle qui décrit un large détour vers le sud. On retrouve encore des traces de l’ancienne chaussée parmi les herbes folles d’une nature qui reprend ses droits, et certaines subsisteront sans doute même lorsque la moitié des creux aura été noyée sous les eaux du nouveau réservoir. Alors, les bois obscurs seront abattus et la lande dévastée sommeillera loin sous des eaux bleues, dont la surface reflétera le ciel et frémira au soleil. Les secrets des jours étranges se confondront avec ceux des profondeurs, avec le savoir enfoui du vieil océan et tout le mystère de la terre originelle.
Lorsque je me rendis dans les collines et les vallées pour effectuer les relevés du nouveau réservoir, on me dit que l’endroit était maudit. On me le dit à Arkham et, comme il s’agit d’une très vieille ville remplie de légendes de sorcières, je supposai que ce mal appartenait à ces histoires que les grand-mères chuchotent aux enfants depuis des siècles. Le nom de « lande dévastée » me parut singulièrement théâtral, et je me demandai comment une telle expression avait pu entrer dans le folklore d’un peuple puritain. Puis je vis moi-même, à l’ouest, cet obscur enchevêtrement de ravins et de pentes, et je cessai de m’étonner de quoi que ce fût, sinon du mystère plus ancien encore qui émanait des lieux. C’était le matin lorsque je les découvris, mais l’ombre semblait toujours y rôder. Les arbres poussaient trop serrés et leurs troncs étaient trop épais pour appartenir à une forêt saine de Nouvelle-Angleterre. Il régnait trop de silence dans les allées crépusculaires qui les séparaient, et le sol était trop mou sous la mousse humide et les couches entassées par d’innombrables années de pourrissement.
Dans les espaces découverts, pour la plupart alignés le long de l’ancienne route, de petites fermes s’accrochaient aux flancs des collines. Parfois, tous les bâtiments tenaient encore debout ; parfois, il n’en restait qu’un ou deux ; parfois seulement une cheminée solitaire ou une cave que la terre comblait rapidement. Les mauvaises herbes et les ronces régnaient partout, tandis que des bêtes sauvages et furtives bruissaient dans les broussailles. Tout baignait dans une atmosphère d’agitation et d’oppression, avec une touche d’irréel et de grotesque, comme si quelque élément essentiel de la perspective ou du clair-obscur avait été faussé. Je ne m’étonnai pas que les étrangers eussent refusé de rester, car ce n’était pas une région où l’on pouvait dormir. Elle ressemblait trop à un paysage de Salvator Rosa, à quelque gravure interdite tirée d’un récit d’épouvante.
Mais rien de tout cela n’était aussi terrible que la lande dévastée. Je la reconnus dès que je l’aperçus au fond d’une vaste vallée, car aucun autre nom n’aurait pu convenir à une telle chose, et aucune autre chose n’aurait pu convenir à ce nom. On aurait dit que le poète avait forgé l’expression après avoir contemplé cet endroit précis. En la regardant, je pensai qu’elle devait être le résultat d’un incendie. Mais pourquoi rien n’avait-il jamais repoussé sur ces cinq acres de désolation grise, étalés à ciel ouvert comme une immense brûlure d’acide au milieu des bois et des champs ? La lande s’étendait surtout au nord du tracé de l’ancienne route, mais débordait légèrement de l’autre côté. J’éprouvai une étrange répugnance à m’en approcher et ne m’y résolus que parce que mon travail m’obligeait à la traverser puis à la dépasser. Aucune végétation ne poussait sur cette vaste étendue, où ne se trouvait qu’une fine poussière grise, ou une sorte de cendre, qu’aucun vent ne semblait jamais soulever. Les arbres voisins étaient malingres et rabougris, et de nombreux troncs morts se dressaient ou pourrissaient à la lisière. Tandis que je hâtais le pas, j’aperçus sur ma droite les briques et les pierres effondrées d’une ancienne cheminée et d’une cave, ainsi que la gueule noire et béante d’un puits abandonné, dont les vapeurs stagnantes jouaient d’étranges tours aux couleurs du soleil. Même la longue montée à travers les bois sombres, au-delà, me parut accueillante par comparaison, et je ne m’étonnai plus des murmures effrayés des habitants d’Arkham. Aucune maison ni aucune ruine ne se trouvait à proximité. Même autrefois, l’endroit avait dû être solitaire et retiré. Au crépuscule, redoutant de repasser près de ce lieu menaçant, je regagnai la ville en faisant un long détour par la route sinueuse du sud. Je souhaitai vaguement que des nuages se rassemblent, car une crainte singulière des profonds abîmes du ciel s’était insinuée dans mon âme.
Le soir, j’interrogeai les vieillards d’Arkham à propos de la lande dévastée et de ces « jours étranges » dont tant de gens parlaient en termes évasifs. Je ne parvins cependant à obtenir aucune réponse satisfaisante, sinon que tout ce mystère était beaucoup plus récent que je ne l’avais imaginé. Il ne s’agissait nullement d’une vieille légende, mais d’un événement survenu du vivant de ceux qui m’en parlaient. Cela s’était passé dans les années quatre-vingt, et une famille avait disparu ou avait été tuée. Personne ne voulait se montrer précis. Comme tous me conseillaient de ne prêter aucune attention aux récits insensés du vieil Ammi Pierce, je partis à sa recherche le lendemain matin, après avoir appris qu’il vivait seul dans une antique maison chancelante, là où les arbres commencent à devenir particulièrement épais. L’endroit était d’une ancienneté inquiétante et commençait à exhaler cette légère odeur de miasmes qui s’attache aux maisons demeurées trop longtemps debout. Il me fallut frapper avec insistance pour réveiller le vieillard et, lorsqu’il traîna timidement les pieds jusqu’à la porte, je compris qu’il n’était pas heureux de me voir. Il paraissait moins faible que je ne m’y étais attendu, mais ses paupières retombaient d’une étrange manière, et ses vêtements négligés, comme sa barbe blanche, lui donnaient un air épuisé et lugubre. Ne sachant comment l’amener à commencer son récit, je prétextai une affaire professionnelle. Je lui parlai de mes relevés et lui posai quelques questions imprécises sur la région. Il se révéla bien plus vif et instruit qu’on ne me l’avait laissé entendre et, avant même que je m’en rende compte, il avait saisi le sujet aussi bien que tous ceux avec qui j’avais parlé à Arkham. Il ne ressemblait pas aux autres paysans que j’avais rencontrés dans les régions destinées à être transformées en réservoirs. Il ne protesta nullement contre la disparition prochaine de kilomètres de vieux bois et de terres agricoles, bien qu’il l’eût peut-être fait si sa maison s’était trouvée dans les limites du futur lac. Il n’exprimait que du soulagement : le soulagement de savoir condamnées les antiques et sombres vallées qu’il avait parcourues toute sa vie. Elles seraient mieux sous l’eau, maintenant. Mieux sous l’eau depuis les jours étranges. À ces mots, sa voix rauque s’abaissa, son corps se pencha en avant et l’index de sa main droite se mit à pointer devant lui avec un tremblement chargé de gravité.
C’est alors que j’entendis l’histoire. Tandis que cette voix errante grinçait et chuchotait, je frissonnai à maintes reprises malgré la chaleur de la journée d’été. Je dus souvent ramener le narrateur à son sujet, reconstituer des détails scientifiques qu’il ne connaissait plus que par une mémoire de perroquet défaillante, où subsistaient des bribes des propos des professeurs, ou combler les lacunes ouvertes par les défaillances de sa logique et de sa mémoire. Lorsqu’il eut terminé, je ne m’étonnai pas que son esprit eût quelque peu cédé, ni que les habitants d’Arkham refusassent de parler longuement de la lande dévastée. Je regagnai précipitamment mon hôtel avant le coucher du soleil, ne voulant pas que les étoiles apparaissent au-dessus de moi alors que je me trouverais encore dehors. Le lendemain, je retournai à Boston pour abandonner mon poste. Je ne pouvais pénétrer de nouveau dans ce chaos obscur de vieilles forêts et de pentes, ni affronter une seconde fois cette lande grise et dévastée où le puits noir bâillait profondément près des briques et des pierres écroulées. Le réservoir sera bientôt construit, désormais, et tous ces secrets anciens reposeront à jamais sous des brasses d’eau. Pourtant, même alors, je ne crois pas que j’aimerais visiter cette région de nuit, du moins lorsque brillent les étoiles sinistres. Et rien ne pourrait me convaincre de boire l’eau que le nouveau réservoir fournira à la ville d’Arkham.
Tout avait commencé, disait le vieil Ammi, avec la météorite. Avant cela, aucune légende effrayante n’avait circulé depuis les procès de sorcellerie et, même à cette époque, les bois de l’ouest inspiraient bien moins de crainte que la petite île située dans la Miskatonic, où le diable tenait sa cour près d’un curieux autel de pierre plus ancien que les Indiens. Ces bois n’étaient pas hantés, et leur étrange crépuscule n’avait jamais été terrifiant avant les jours étranges. Puis il y avait eu ce nuage blanc en plein midi, cette succession d’explosions dans les airs et cette colonne de fumée montant d’une vallée, loin dans la forêt. Avant la nuit, tout Arkham avait entendu parler du grand rocher tombé du ciel, qui s’était profondément fiché dans le sol près du puits de la propriété de Nahum Gardner. C’était là que s’élevait la maison destinée à laisser place à la lande dévastée : la coquette demeure blanche de Nahum Gardner, au milieu de ses jardins fertiles et de ses vergers.
Nahum était venu en ville pour parler de la pierre et s’était arrêté chez Ammi Pierce en chemin. Ammi avait alors quarante ans, et tous les événements étranges étaient restés très nettement gravés dans sa mémoire. Sa femme et lui avaient accompagné les trois professeurs de l’université Miskatonic qui, dès le lendemain matin, s’étaient empressés d’aller examiner ce singulier visiteur venu d’espaces stellaires inconnus. Ils s’étaient demandé pourquoi Nahum l’avait décrit comme si imposant la veille. La pierre avait rétréci, affirmait Nahum en leur montrant le grand monticule brunâtre qui s’élevait au-dessus de la terre éventrée et de l’herbe brûlée, près de l’antique balancier du puits, dans sa cour. Mais les savants lui répondirent que les pierres ne rétrécissaient pas. Elle demeurait obstinément chaude, et Nahum assura qu’elle avait émis une faible lueur pendant la nuit. Les professeurs la frappèrent avec un marteau de géologue et constatèrent qu’elle était étrangement tendre. Elle l’était même à tel point qu’elle semblait presque malléable. Plutôt que d’en détacher un éclat, ils durent creuser la matière pour prélever un échantillon qu’ils rapporteraient à l’université afin de l’analyser. Ils le placèrent dans un vieux seau emprunté à la cuisine de Nahum, car même ce petit fragment refusait de refroidir. Sur le chemin du retour, ils s’arrêtèrent chez Ammi pour se reposer. Ils parurent songeurs lorsque Mme Pierce leur fit remarquer que le morceau diminuait et brûlait le fond du seau. Il est vrai qu’il n’était pas bien gros, mais peut-être en avaient-ils prélevé moins qu’ils ne le pensaient.
Le lendemain — tout cela se passait en juin 1882 —, les professeurs revinrent dans un grand état d’excitation. En passant devant la maison d’Ammi, ils lui racontèrent les curieuses réactions de l’échantillon et comment celui-ci avait entièrement disparu lorsqu’ils l’avaient placé dans un bécher de verre. Le bécher avait disparu lui aussi, et les savants parlèrent de l’étrange affinité de la pierre pour le silicium. Dans leur laboratoire pourtant parfaitement ordonné, elle s’était comportée de façon absolument invraisemblable. Chauffée sur du charbon, elle n’avait rien produit et n’avait libéré aucun gaz emprisonné. Le test à la perle de borax n’avait donné aucun résultat, et l’échantillon s’était bientôt révélé totalement non volatil, quelle que fût la température que l’on pouvait obtenir, y compris celle du chalumeau oxhydrique. Sur une enclume, il paraissait extrêmement malléable et, dans l’obscurité, sa luminosité devenait très prononcée. Comme il refusait obstinément de refroidir, toute l’université fut bientôt en proie à une véritable agitation. Et lorsqu’il révéla, chauffé devant le spectroscope, des bandes lumineuses ne correspondant à aucune couleur connue du spectre normal, on se mit à parler le souffle court de nouveaux éléments, de propriétés optiques insolites et de toutes ces choses que les hommes de science déconcertés ont coutume d’évoquer lorsqu’ils se trouvent face à l’inconnu.
Malgré sa chaleur, ils le testèrent dans un creuset avec tous les réactifs appropriés. L’eau ne produisit aucun effet. Il en alla de même pour l’acide chlorhydrique. L’acide nitrique et même l’eau régale ne firent que siffler et éclabousser contre son invulnérabilité brûlante. Ammi avait du mal à se rappeler toutes ces substances, mais il reconnut certains solvants lorsque je les lui citai dans l’ordre où on les utilise habituellement. Il y avait de l’ammoniaque et de la soude caustique, de l’alcool et de l’éther, du disulfure de carbone à l’odeur écœurante, ainsi qu’une douzaine d’autres produits. Mais bien que le poids du fragment diminuât régulièrement à mesure que le temps passait et que celui-ci semblât se refroidir légèrement, rien ne changeait dans les solvants qui permît de supposer qu’ils avaient attaqué la substance. Il s’agissait pourtant incontestablement d’un métal. Il était notamment magnétique et, après son immersion dans les solvants acides, de légères traces des figures de Widmannstätten que l’on observe sur le fer météoritique semblèrent apparaître. Lorsqu’il eut suffisamment refroidi, les expériences se poursuivirent dans du verre. Tous les copeaux prélevés sur le fragment original au cours des manipulations furent laissés dans un bécher. Le lendemain matin, les copeaux comme le récipient avaient disparu sans laisser de trace. Seule une tache calcinée marquait l’endroit où ils avaient reposé sur l’étagère de bois.
Les professeurs racontèrent tout cela à Ammi en s’arrêtant devant sa porte. Une fois encore, il les accompagna pour examiner le messager pierreux venu des étoiles, mais, cette fois, sa femme ne se joignit pas à eux. La météorite avait maintenant rétréci de façon incontestable, et même les professeurs les plus pondérés ne pouvaient nier ce qu’ils voyaient. Tout autour de la masse brune qui diminuait près du puits s’étendait un espace vide, sauf aux endroits où la terre s’était effondrée. Alors que la pierre mesurait encore plus de sept pieds de largeur la veille, elle en faisait à peine cinq désormais. Elle demeurait chaude, et les savants en étudièrent curieusement la surface tandis qu’ils en détachaient un autre morceau, plus gros, à l’aide d’un marteau et d’un ciseau. Cette fois, ils creusèrent profondément et, lorsqu’ils soulevèrent la masse prélevée, ils découvrirent que le cœur de la chose n’était pas entièrement homogène.
Ils avaient mis au jour ce qui semblait être le flanc d’un grand globule coloré, enchâssé dans la substance. La couleur, qui rappelait certaines bandes de l’étrange spectre de la météorite, était presque impossible à décrire. Ce n’était que par analogie qu’ils acceptaient même de parler d’une couleur. La surface du globule était luisante et, lorsqu’on le tapotait, il paraissait à la fois cassant et creux. L’un des professeurs lui asséna un coup sec de marteau, et il éclata avec un petit claquement inquiétant. Rien ne s’en échappa, et toute trace de l’objet disparut dès qu’il fut percé. À sa place demeura une cavité sphérique d’environ trois pouces de diamètre. Tous jugèrent probable que d’autres globules seraient découverts à mesure que la substance qui les enveloppait se consumerait.
Les conjectures ne menaient à rien. Après avoir tenté en vain de repérer d’autres globules en forant la pierre, les chercheurs repartirent avec leur nouvel échantillon. Celui-ci se révéla toutefois aussi déroutant au laboratoire que le précédent. Mis à part sa consistance presque malléable, sa chaleur, son magnétisme, sa faible luminosité, son léger refroidissement au contact d’acides puissants, son spectre inconnu, sa disparition progressive au contact de l’air et son attaque des composés du silicium, qui entraînait leur destruction mutuelle, il ne présentait absolument aucune propriété permettant de l’identifier. Au terme des expériences, les scientifiques de l’université durent reconnaître qu’ils étaient incapables de le classer. Ce n’était rien de terrestre, mais un fragment du vaste dehors, doté à ce titre de propriétés étrangères et soumis à des lois étrangères.
Cette nuit-là, un orage éclata. Lorsque les professeurs retournèrent chez Nahum le lendemain, une amère déception les attendait. Aussi magnétique qu’elle eût été, la pierre devait posséder une singulière propriété électrique, car elle avait « attiré la foudre », comme le disait Nahum, avec une remarquable persistance. En moins d’une heure, le fermier vit six fois l’éclair frapper le sillon de la cour. Lorsque l’orage prit fin, il ne restait plus qu’une fosse irrégulière près de l’antique balancier du puits, à moitié obstruée par la terre effondrée. Les fouilles ne donnèrent rien, et les scientifiques confirmèrent que la météorite avait entièrement disparu. L’échec était total. Il ne leur restait plus qu’à retourner au laboratoire pour recommencer leurs expériences sur le fragment en voie de disparition qu’ils avaient soigneusement enfermé dans du plomb. Celui-ci subsista une semaine, au terme de laquelle on n’avait toujours rien appris d’utile à son sujet. Lorsqu’il disparut, il ne laissa aucun résidu et, avec le temps, les professeurs en vinrent presque à douter d’avoir réellement contemplé, les yeux ouverts, ce vestige énigmatique des gouffres insondables du dehors, ce message solitaire et étrange venu d’autres univers et d’autres royaumes de matière, de force et d’entités.
Comme on pouvait s’y attendre, les journaux d’Arkham accordèrent beaucoup de place à l’incident, d’autant qu’il avait reçu la caution de l’université, et envoyèrent des journalistes interroger Nahum Gardner et sa famille. Au moins un quotidien de Boston dépêcha lui aussi un rédacteur, et Nahum devint rapidement une sorte de célébrité locale. C’était un homme maigre et affable, âgé d’une cinquantaine d’années, qui vivait avec sa femme et ses trois fils dans l’agréable ferme de la vallée. Ammi et lui se rendaient fréquemment visite, tout comme leurs épouses, et Ammi ne tarissait toujours pas d’éloges à son sujet après toutes ces années. Nahum paraissait quelque peu fier de l’attention qu’avait attirée sa propriété et parla souvent de la météorite au cours des semaines qui suivirent. Les mois de juillet et d’août furent chauds. Nahum travailla durement à la fenaison dans le pâturage de dix acres situé de l’autre côté du ruisseau de Chapman, tandis que son chariot brinquebalant creusait de profondes ornières dans les chemins ombragés. Ce travail le fatigua davantage que les années précédentes, et il sentit que le poids de l’âge commençait à se faire sentir.
Puis vint le temps des fruits et de la récolte. Les poires et les pommes mûrirent lentement, et Nahum jura que ses vergers n’avaient jamais été aussi prospères. Les fruits atteignaient une taille phénoménale, brillaient d’un éclat inhabituel et poussaient en telle abondance qu’il fallut commander des tonneaux supplémentaires pour contenir la future récolte. Mais leur maturité apporta une cruelle déception : de toute cette magnifique profusion aux apparences succulentes, rien n’était consommable. Une amertume insidieuse et un goût maladif s’étaient glissés dans la saveur délicate des poires et des pommes, au point que la plus petite bouchée provoquait un dégoût persistant. Il en allait de même pour les melons et les tomates, et Nahum dut tristement constater que toute sa récolte était perdue. Prompt à établir un lien entre les événements, il déclara que la météorite avait empoisonné le sol et remercia le ciel que la plupart des autres cultures se trouvassent dans le champ situé plus haut, le long de la route.
L’hiver arriva tôt et fut très froid. Ammi vit Nahum moins souvent qu’à l’ordinaire et remarqua qu’il commençait à paraître inquiet. Le reste de sa famille était également devenu taciturne, et tous fréquentaient beaucoup moins assidûment l’église ou les diverses réunions organisées dans la campagne. Nul ne parvenait à découvrir la cause de cette réserve ou de cette mélancolie, bien que les membres de la maisonnée reconnussent de temps à autre se sentir moins bien et éprouver une inquiétude diffuse. Nahum fut celui qui formula le plus clairement ce malaise lorsqu’il évoqua certaines traces dans la neige. Il s’agissait des empreintes hivernales habituelles laissées par des écureuils roux, des lapins blancs et des renards, mais le fermier soucieux prétendait discerner quelque chose d’anormal dans leur nature et leur disposition. Il n’apportait jamais aucune précision, mais semblait penser qu’elles ne correspondaient pas aussi bien qu’elles l’auraient dû à l’anatomie et aux habitudes des écureuils, des lapins et des renards. Ammi écouta ces propos sans intérêt jusqu’à une certaine nuit où il passa devant la maison de Nahum dans son traîneau, en revenant de Clark’s Corners. La lune brillait, et un lapin traversa la route. Les bonds de cet animal étaient plus longs que ne pouvaient le supporter Ammi ou son cheval. Ce dernier faillit d’ailleurs s’emballer et ne fut retenu que d’une main ferme. Dès lors, Ammi accorda davantage de crédit aux histoires de Nahum et se demanda pourquoi les chiens des Gardner paraissaient chaque matin si craintifs et tremblants. Il apparut qu’ils avaient presque entièrement perdu l’envie d’aboyer.
En février, les garçons McGregor, venus de Meadow Hill pour chasser la marmotte, abattirent non loin de la ferme des Gardner un spécimen particulièrement singulier. Les proportions de son corps semblaient légèrement modifiées d’une façon étrange et impossible à décrire, tandis que son visage avait pris une expression que personne n’avait jamais vue sur une marmotte. Les garçons furent sincèrement effrayés et jetèrent aussitôt la créature. Seuls leurs récits grotesques parvinrent donc aux habitants des environs. Mais les écarts des chevaux aux abords de la maison de Nahum étaient désormais devenus un fait reconnu, et tous les éléments d’un nouveau cycle de légendes murmurées se mettaient rapidement en place.
Les gens juraient que la neige fondait plus vite autour de la maison de Nahum que partout ailleurs. Au début du mois de mars, une conversation chargée d’effroi eut lieu dans le magasin général de Potter, à Clark’s Corners. Stephen Rice était passé le matin devant la propriété des Gardner et avait remarqué des choux puants surgissant de la boue, près des bois situés de l’autre côté de la route. Jamais on n’en avait vu d’aussi gros. Ils arboraient des couleurs étranges qu’aucun mot ne pouvait exprimer. Leurs formes étaient monstrueuses, et le cheval avait renâclé devant une odeur que Stephen jugea absolument sans précédent. Cet après-midi-là, plusieurs personnes empruntèrent la route pour observer cette croissance anormale. Toutes convinrent que des plantes de ce genre ne devraient jamais pousser dans un monde sain. On parla abondamment des mauvais fruits de l’automne précédent, et la rumeur selon laquelle la terre de Nahum était empoisonnée passa de bouche en bouche. La météorite en était évidemment responsable et, se rappelant combien les hommes de l’université avaient trouvé cette pierre étrange, plusieurs fermiers leur signalèrent le problème.
Un jour, les professeurs rendirent visite à Nahum. Cependant, comme ils ne goûtaient guère les récits extravagants ni le folklore, ils se montrèrent très prudents dans leurs conclusions. Les plantes étaient certes singulières, mais tous les choux puants présentent des particularités plus ou moins étranges de forme, d’odeur et de couleur. Peut-être un élément minéral de la pierre avait-il pénétré dans le sol, mais il serait bientôt emporté par les eaux. Quant aux empreintes et aux chevaux effrayés, il ne s’agissait évidemment que de bavardages campagnards, tels qu’un phénomène aussi spectaculaire que la chute d’un aérolithe ne pouvait manquer d’en susciter. Il n’y avait vraiment rien que des hommes sérieux pussent faire face à de folles rumeurs, car les paysans superstitieux sont capables de dire et de croire n’importe quoi. Ainsi, pendant tous les jours étranges, les professeurs restèrent à l’écart avec mépris. Un seul d’entre eux, lorsqu’on lui remit deux fioles de poussière à analyser dans le cadre d’une enquête de police, plus d’un an et demi plus tard, se rappela que la couleur singulière des choux puants ressemblait beaucoup à l’une des bandes lumineuses anormales produites par le fragment de météorite dans le spectroscope de l’université, ainsi qu’au globule cassant découvert dans la pierre venue de l’abîme. Au début, les échantillons de cette nouvelle analyse produisirent les mêmes bandes étranges, mais ils perdirent ensuite cette propriété.
Les arbres bourgeonnèrent prématurément autour de la maison de Nahum et, la nuit, se balancèrent de façon menaçante dans le vent. Thaddeus, le deuxième fils de Nahum, un garçon de quinze ans, jura qu’ils bougeaient même lorsqu’il n’y avait aucun vent, mais les commères elles-mêmes refusèrent de le croire. Il était pourtant certain qu’une agitation imprégnait l’air. Tous les membres de la famille Gardner prirent l’habitude de tendre furtivement l’oreille, sans toutefois guetter aucun son qu’ils fussent capables de nommer consciemment. Cette écoute survenait plutôt au cours de moments où leur conscience semblait à demi leur échapper. Malheureusement, ces instants devinrent de plus en plus fréquents au fil des semaines, jusqu’à ce que l’on dise communément que « quelque chose ne tournait pas rond chez les gens de Nahum ». Lorsque les premières saxifrages fleurirent, elles portaient elles aussi une couleur étrange. Elle ne ressemblait pas tout à fait à celle des choux puants, mais lui était manifestement apparentée et demeurait tout aussi inconnue de ceux qui l’observaient. Nahum apporta quelques fleurs à Arkham et les montra au rédacteur de la Gazette. Mais cet important personnage se contenta d’en tirer un article humoristique qui tournait poliment en ridicule les sombres craintes des campagnards. Nahum commit l’erreur de raconter à cet homme citadin et sans imagination le comportement des grands morios démesurément développés autour de ces saxifrages.
En avril, une sorte de folie gagna les habitants de la région. Ce fut aussi le début de l’abandon progressif de la route passant devant chez Nahum, qui finit par ne plus être empruntée du tout. La végétation en était la cause. Tous les arbres du verger se couvrirent de fleurs aux couleurs étranges et, à travers le sol pierreux de la cour et des pâturages voisins, jaillit une végétation si insolite que seul un botaniste aurait pu la rattacher à la flore habituelle de la région. Nulle part on ne voyait de couleurs saines et naturelles, à l’exception du vert de l’herbe et des feuilles. Partout se déployaient les variations fiévreuses et prismatiques d’une teinte première, morbide et sous-jacente, qui n’avait aucune place parmi les nuances connues de la Terre. Les dicentres à capuchon prirent un aspect sinistrement menaçant, et les sanguinaires du Canada semblaient arrogantes dans leur perversion chromatique. Ammi et les Gardner trouvaient à la plupart de ces couleurs une familiarité obsédante et décidèrent qu’elles leur rappelaient le globule cassant de la météorite. Nahum laboura et ensemença le pâturage de dix acres et le champ situé en hauteur, mais ne fit rien de la terre entourant la maison. Il savait que cela ne servirait à rien et espérait que les étranges pousses de l’été absorberaient tout le poison du sol. Désormais, il s’attendait presque à tout et s’était habitué à la sensation qu’une chose, toute proche, attendait de se faire entendre. Le fait que ses voisins évitassent sa maison l’affectait, bien entendu, mais sa femme en souffrait davantage. Les garçons avaient plus de chance puisqu’ils se rendaient chaque jour à l’école, mais ils ne pouvaient s’empêcher d’être effrayés par les rumeurs. Thaddeus, qui était particulièrement sensible, souffrait plus que les autres.
En mai arrivèrent les insectes, et la propriété de Nahum devint un cauchemar de bourdonnements et de grouillements. La plupart de ces créatures paraissaient inhabituelles dans leur aspect et leurs mouvements, tandis que leurs habitudes nocturnes contredisaient toute expérience passée. Les Gardner se mirent à veiller la nuit, observant au hasard dans toutes les directions pour surprendre quelque chose… sans pouvoir dire quoi. C’est alors qu’ils reconnurent tous que Thaddeus avait dit vrai à propos des arbres. Mme Gardner fut la suivante à les voir, depuis sa fenêtre, tandis qu’elle observait les branches gonflées d’un érable se découper sur le ciel éclairé par la lune. Les branches bougeaient bel et bien, et pourtant il n’y avait pas de vent. Cela devait venir de la sève. Désormais, tout ce qui poussait était gagné par l’étrangeté. Ce ne fut toutefois aucun membre de la famille Nahum qui fit la découverte suivante. L’habitude avait émoussé leur attention, et ce qu’ils ne pouvaient plus percevoir fut entrevu par un timide représentant en moulins à vent venu de Bolton, qui passa par là une nuit sans rien savoir des légendes locales. Ce qu’il raconta à Arkham fit l’objet d’un court paragraphe dans la Gazette. C’est là que tous les fermiers, Nahum compris, en prirent connaissance. La nuit avait été sombre et les lanternes de sa voiture étaient faibles, mais autour d’une ferme de la vallée qui, d’après sa description, ne pouvait être que celle de Nahum, les ténèbres avaient paru moins épaisses. Une luminosité faible, mais distincte, semblait imprégner toute la végétation, l’herbe, les feuilles et les fleurs. À un moment, un fragment détaché de cette phosphorescence parut même remuer furtivement dans la cour, près de la grange.
Jusqu’alors, l’herbe avait semblé épargnée, et les vaches paissaient librement dans le champ proche de la maison. Mais vers la fin du mois de mai, leur lait devint mauvais. Nahum fit alors conduire les bêtes sur les hauteurs, après quoi le problème cessa. Peu de temps plus tard, les transformations de l’herbe et des feuilles devinrent visibles à l’œil nu. Toute la verdure virait au gris et acquérait une fragilité tout à fait singulière. Ammi était désormais la seule personne qui rendît encore visite aux Gardner, et ses visites se faisaient de moins en moins fréquentes. Lorsque l’école ferma, la famille se retrouva pratiquement coupée du monde et chargea parfois Ammi de ses courses en ville. Tous déclinaient étrangement, aussi bien physiquement que mentalement, et personne ne fut surpris lorsque la nouvelle de la folie de Mme Gardner commença à circuler.
Cela se produisit en juin, aux alentours de l’anniversaire de la chute de la météorite. La pauvre femme se mit à hurler à propos de choses dans les airs qu’elle ne pouvait décrire. Dans son délire, elle ne prononçait aucun nom précis, seulement des verbes et des pronoms. Des choses bougeaient, changeaient et voltigeaient, tandis que ses oreilles picotaient sous des impulsions qui n’étaient pas tout à fait des sons. Quelque chose lui était retiré ; on la vidait de quelque chose ; quelque chose s’accrochait à elle alors que cela n’aurait pas dû ; quelqu’un devait l’empêcher d’approcher ; rien ne demeurait jamais immobile la nuit ; les murs et les fenêtres se déplaçaient. Nahum ne l’envoya pas à l’asile du comté. Il la laissa errer dans la maison tant qu’elle ne représentait aucun danger pour elle-même ni pour les autres. Même lorsque son expression changea, il ne fit rien. Mais quand les garçons commencèrent à avoir peur d’elle, et que Thaddeus faillit s’évanouir devant les grimaces qu’elle lui adressait, il décida de l’enfermer dans le grenier. Au mois de juillet, elle avait cessé de parler et se déplaçait à quatre pattes. Avant la fin de ce même mois, Nahum se mit en tête qu’elle émettait une faible lueur dans l’obscurité, tout comme la végétation voisine, ainsi qu’il le voyait maintenant très clairement.
C’est peu avant cela que les chevaux s’étaient emballés. Quelque chose les avait affolés pendant la nuit, et leurs hennissements comme leurs ruades dans les stalles avaient été terribles. Rien ne semblait pouvoir les calmer. Lorsque Nahum ouvrit la porte de l’écurie, ils s’enfuirent tous comme des cerfs effrayés. Il fallut une semaine pour retrouver les quatre animaux et, lorsqu’on les découvrit, ils étaient devenus totalement inutilisables et impossibles à maîtriser. Quelque chose s’était brisé dans leur cerveau, et chacun dut être abattu pour lui épargner davantage de souffrances. Nahum emprunta un cheval à Ammi pour les travaux de fenaison, mais l’animal refusa d’approcher de la grange. Il faisait des écarts, se cabrait et hennissait. Finalement, Nahum ne put que le conduire dans la cour, tandis que les hommes usaient de leur propre force pour pousser le lourd chariot assez près du fenil et pouvoir y jeter le foin commodément. Pendant ce temps, la végétation continuait de devenir grise et cassante. Même les fleurs dont les teintes avaient été si étranges grisaient désormais, tandis que les fruits poussaient petits, gris et dépourvus de saveur. Les asters et les verges d’or fleurirent déformés et gris. Dans la cour, les roses, les zinnias et les roses trémières prirent des formes si blasphématoires que Zenas, le fils aîné de Nahum, les coupa. Les insectes étrangement gonflés moururent vers la même époque, y compris les abeilles qui avaient abandonné leurs ruches pour gagner les bois.
Au mois de septembre, toute la végétation s’effritait rapidement en une poussière grisâtre, et Nahum craignait que les arbres ne meurent avant que le poison eût quitté le sol. Sa femme était désormais prise d’effroyables accès de hurlements, et le fermier comme ses fils vivaient dans un état permanent de tension nerveuse. Ils évitaient maintenant tout le monde et, lorsque l’école rouvrit, les garçons n’y retournèrent pas. Ce fut toutefois Ammi qui, au cours de l’une de ses rares visites, comprit le premier que l’eau du puits n’était plus bonne. Elle possédait un goût mauvais, qui n’était ni tout à fait fétide ni tout à fait salé. Ammi conseilla à son ami de creuser un autre puits sur un terrain plus élevé et de l’utiliser jusqu’à ce que la terre redevînt saine. Nahum ne tint cependant aucun compte de l’avertissement. À ce stade, il s’était endurci face aux choses étranges et désagréables. Ses fils et lui continuèrent de boire l’eau contaminée, aussi mollement et machinalement qu’ils avalaient leurs repas maigres et mal préparés ou accomplissaient, au fil de journées sans but, leurs corvées monotones et ingrates. Tous paraissaient gagnés par une résignation obtuse, comme s’ils avançaient à demi dans un autre monde, entre deux rangées de gardiens sans nom, vers une fin certaine et depuis longtemps familière.
Thaddeus devint fou en septembre, après s’être rendu au puits. Il était parti avec un seau et était revenu les mains vides, en hurlant et en agitant les bras. Par moments, il éclatait d’un rire idiot ou murmurait quelque chose à propos des « couleurs qui bougent là-dessous ». Deux aliénés dans une même famille, c’était beaucoup, mais Nahum affronta la situation avec un grand courage. Il laissa le garçon errer librement pendant une semaine, jusqu’à ce que celui-ci commence à trébucher et à se blesser. Il l’enferma alors dans une chambre du grenier, de l’autre côté du couloir par rapport à celle de sa mère. La manière dont ils se répondaient en hurlant derrière leurs portes verrouillées était épouvantable, surtout pour le petit Merwin, qui s’imaginait qu’ils conversaient dans une langue terrible n’appartenant pas à la Terre. Merwin développait une imagination effrayante, et son agitation empira après que l’on eut enfermé le frère qui avait été son plus proche compagnon de jeu.
Presque au même moment débuta la mortalité du bétail. Les volailles devinrent grisâtres et moururent très rapidement. Lorsqu’on les découpait, leur chair se révélait sèche et répugnante. Les porcs engraissèrent démesurément, puis commencèrent soudain à subir d’ignobles transformations que personne ne pouvait expliquer. Leur viande était évidemment inutilisable, et Nahum ne savait plus que faire. Aucun vétérinaire de la campagne n’acceptait d’approcher de sa propriété, et celui que l’on fit venir d’Arkham reconnut ouvertement qu’il ne comprenait rien. Les porcs devenaient gris et cassants, puis se désagrégeaient avant même de mourir. Leurs yeux et leur groin subissaient de singulières altérations. Tout cela était absolument inexplicable, car ils n’avaient jamais été nourris avec la végétation contaminée. Puis quelque chose s’en prit aux vaches. Certaines parties de leur corps, et parfois leur corps tout entier, se ratatinaient ou se comprimaient d’une manière surnaturelle, et d’atroces affaissements ou désintégrations se produisaient fréquemment. Dans les derniers stades — car la mort survenait toujours —, elles grisaient et devenaient cassantes, comme les porcs. Il ne pouvait être question d’un empoisonnement, puisque tous les cas étaient apparus dans une grange fermée et demeurée intacte. Aucune morsure infligée par une bête rôdeuse n’aurait pu transmettre un mal quelconque, car quel animal terrestre vivant peut traverser des obstacles solides ? Ce devait être une maladie naturelle. Pourtant, aucune intelligence ne pouvait concevoir quelle maladie produirait de tels effets. Au moment de la récolte, il ne restait plus aucun animal vivant sur la propriété. Le bétail et les volailles étaient morts, et les chiens avaient pris la fuite. Ils étaient trois et avaient tous disparu au cours de la même nuit, sans que l’on entendît jamais plus parler d’eux. Les cinq chats étaient partis quelque temps auparavant, mais leur absence avait à peine été remarquée, puisqu’il ne semblait plus y avoir de souris et que seule Mme Gardner s’était attachée à ces félins gracieux.
Le 19 octobre, Nahum entra en titubant chez Ammi, porteur d’une nouvelle abominable. La mort avait frappé le pauvre Thaddeus dans sa chambre du grenier, d’une manière que l’on ne pouvait raconter. Nahum avait creusé une tombe dans le petit cimetière familial clôturé derrière la ferme, et y avait déposé ce qu’il avait trouvé. Rien n’avait pu entrer de l’extérieur, car la petite fenêtre munie de barreaux comme la porte verrouillée étaient intactes. Mais ce qui s’était produit ressemblait beaucoup à ce que l’on avait observé dans la grange. Ammi et sa femme consolèrent de leur mieux l’homme accablé, non sans frissonner en le faisant. Une terreur absolue semblait s’attacher aux Gardner et à tout ce qu’ils touchaient. La présence même de l’un d’eux dans la maison était comme un souffle venu de régions sans nom et impossibles à nommer. Ammi accompagna Nahum jusqu’à chez lui avec la plus grande réticence et fit ce qu’il put pour calmer les sanglots hystériques du petit Merwin. Zenas, lui, n’avait besoin d’aucun réconfort. Depuis quelque temps, il ne faisait plus rien d’autre que fixer le vide et obéir aux instructions de son père. Ammi jugea que le sort lui avait été relativement clément. De temps à autre, les cris de Merwin recevaient une faible réponse depuis le grenier. Devant le regard interrogateur d’Ammi, Nahum expliqua que sa femme devenait très faible. Lorsque la nuit approcha, Ammi réussit à partir, car même l’amitié n’aurait pu le retenir dans cet endroit quand commençait la faible lueur de la végétation et que les arbres pouvaient, ou non, se balancer en l’absence de vent. Ammi avait beaucoup de chance de ne pas posséder une imagination plus vive. Même ainsi, son esprit s’était légèrement déformé. Mais s’il avait été capable de relier entre eux tous les présages qui l’entouraient et d’y réfléchir, il serait inévitablement devenu fou. Au crépuscule, il se hâta de rentrer chez lui, tandis que les cris de la femme démente et de l’enfant terrorisé résonnaient atrocement à ses oreilles.
Trois jours plus tard, tôt le matin, Nahum fit irruption en titubant dans la cuisine d’Ammi. En l’absence de son hôte, il balbutia une nouvelle histoire désespérée, tandis que Mme Pierce l’écoutait, paralysée d’effroi. Cette fois, il s’agissait du petit Merwin. Il avait disparu. Il était sorti tard dans la nuit avec une lanterne et un seau pour aller chercher de l’eau et n’était jamais revenu. Depuis plusieurs jours, son esprit se désagrégeait, et il ne savait presque plus ce qu’il faisait. Tout le faisait hurler. Un cri frénétique avait retenti dans la cour mais, avant que son père eût atteint la porte, l’enfant avait disparu. On ne voyait aucune lueur provenant de la lanterne qu’il avait emportée, et il ne restait aucune trace de lui. Sur le moment, Nahum avait supposé que la lanterne et le seau avaient disparu également. Mais à l’aube, lorsqu’il était revenu, épuisé, après avoir fouillé les bois et les champs toute la nuit, il avait découvert des objets fort étranges près du puits. Il y avait là une masse de fer écrasée et apparemment à demi fondue, qui avait certainement été la lanterne. À côté, une anse tordue et des cercles de fer déformés, eux aussi partiellement fondus, semblaient être les restes du seau. C’était tout. Nahum n’était plus capable d’imaginer quoi que ce fût, Mme Pierce demeurait hébétée et, lorsqu’Ammi rentra et apprit l’histoire, il ne put formuler aucune hypothèse. Merwin avait disparu, et il ne servirait à rien d’avertir les habitants des environs, qui évitaient maintenant tous les Gardner. Inutile également d’en parler aux citadins d’Arkham, qui se moquaient de tout. Thad était parti, et maintenant Merwin avait disparu. Quelque chose rampait, rampait encore, et attendait d’être vu, senti et entendu. Nahum disparaîtrait bientôt lui aussi, et il voulait qu’Ammi veillât sur sa femme et Zenas s’ils lui survivaient. Tout cela devait être une forme de châtiment, bien qu’il ne pût imaginer pour quelle faute, car, autant qu’il le savait, il avait toujours suivi avec droiture les voies du Seigneur.
Pendant plus de deux semaines, Ammi ne vit pas Nahum. Puis, inquiet de ce qui avait pu se produire, il surmonta sa peur et se rendit à la ferme des Gardner. Aucune fumée ne montait de la grande cheminée et, durant un instant, le visiteur redouta le pire. L’aspect de toute la propriété était saisissant. L’herbe et les feuilles flétries, d’un gris maladif, jonchaient le sol. Les plantes grimpantes retombaient en débris cassants le long des vieux murs et des pignons, tandis que de grands arbres nus griffaient le ciel gris de novembre avec une malveillance étudiée qui, Ammi en était certain, provenait d’une subtile modification de l’inclinaison de leurs branches. Nahum était pourtant encore en vie. Il était faible et allongé sur un canapé, dans la cuisine au plafond bas, mais demeurait parfaitement conscient et capable de donner des ordres simples à Zenas. La pièce était glaciale. Voyant Ammi frissonner, son hôte cria d’une voix rauque à Zenas d’apporter davantage de bois. Il en fallait, en vérité, car l’immense cheminée était éteinte et vide, tandis qu’un nuage de suie voltigeait dans le courant d’air froid qui descendait par le conduit. Un peu plus tard, Nahum demanda à Ammi si le bois supplémentaire lui avait apporté davantage de confort. C’est alors que celui-ci comprit ce qui s’était passé. La corde la plus résistante avait fini par rompre, et l’esprit du malheureux fermier était désormais à l’abri de toute nouvelle souffrance.
En l’interrogeant avec précaution, Ammi ne parvint à obtenir aucune information claire sur la disparition de Zenas.
— Dans le puits… Il vit dans le puits…
C’était tout ce que le père à l’esprit obscurci acceptait de dire. Une pensée soudaine de son épouse démente traversa alors l’esprit du visiteur, qui orienta ses questions dans une autre direction.
— Nabby ? Mais elle est ici !
La réponse étonnée du pauvre Nahum fit rapidement comprendre à Ammi qu’il lui faudrait chercher par lui-même. Laissant l’inoffensif radoteur sur le canapé, il prit les clés suspendues à un clou près de la porte et monta l’escalier grinçant qui conduisait au grenier. L’air y était étouffant et infect, et aucun bruit ne provenait de nulle part. Parmi les quatre portes visibles, une seule était verrouillée. Ammi essaya sur elle plusieurs des clés de l’anneau qu’il avait emporté. La troisième se révéla être la bonne. Après quelques tâtonnements, il ouvrit en grand la basse porte blanche.
L’intérieur était très sombre, car la fenêtre était petite et à demi masquée par de grossiers barreaux de bois. Ammi ne distinguait rien sur les larges planches du plancher. La puanteur était insoutenable et, avant d’aller plus loin, il dut se retirer dans une autre pièce, emplir ses poumons d’air respirable, puis revenir. Lorsqu’il entra enfin, il aperçut une forme sombre dans un angle. Dès qu’il la vit plus clairement, il poussa un hurlement. Pendant qu’il criait, il lui sembla qu’un nuage passager voilait la fenêtre. Une seconde plus tard, quelque chose l’effleura, semblable à un courant de vapeur répugnant. D’étranges couleurs dansèrent devant ses yeux. Si l’horreur immédiate ne l’avait pas paralysé, il aurait pensé au globule de la météorite que le marteau du géologue avait fracassé, ainsi qu’à la végétation maladive qui avait poussé au printemps. Mais il ne songea qu’à la monstrueuse abomination qui se trouvait devant lui et qui, de toute évidence, avait subi le même sort indicible que le jeune Thaddeus et le bétail. Le plus terrible était que cette chose continuait à bouger, très lentement, mais de façon perceptible, tout en poursuivant sa désagrégation.
Ammi refusa de me donner davantage de précisions sur cette scène. Cependant, dans la suite de son récit, la forme tapie dans le coin ne reparaît jamais en tant qu’objet vivant. Il existe des choses dont on ne peut parler, et les actes accomplis par simple humanité sont parfois cruellement jugés par la loi. Je compris que rien de mobile n’avait été laissé dans cette chambre du grenier, et qu’y abandonner quoi que ce fût encore capable de mouvement aurait constitué un crime assez monstrueux pour condamner tout être responsable à un tourment éternel. N’importe qui d’autre qu’un fermier au caractère impassible se serait évanoui ou serait devenu fou. Mais Ammi franchit en pleine conscience la basse porte et enferma derrière lui le secret maudit. Il fallait maintenant s’occuper de Nahum, le nourrir, le soigner et le conduire dans un endroit où quelqu’un pourrait prendre soin de lui.
Alors qu’il commençait à redescendre l’escalier obscur, Ammi entendit un choc sourd à l’étage inférieur. Il crut même qu’un cri venait d’être brusquement étouffé et se rappela avec nervosité la vapeur moite qui l’avait frôlé dans l’effroyable pièce du dessus. Quelle présence son cri et son intrusion avaient-ils réveillée ? Immobilisé par une crainte imprécise, il perçut d’autres bruits en bas. Il y avait incontestablement une sorte de lourd frottement, accompagné d’un son collant et profondément répugnant, semblable à la succion produite par quelque espèce démoniaque et impure. Son esprit, poussé à un degré d’association fiévreux, lui rappela inexplicablement ce qu’il avait vu au grenier. Mon Dieu ! Dans quel monde onirique et surnaturel s’était-il égaré ? Il n’osait ni avancer ni reculer et demeurait tremblant dans le tournant noir de l’escalier enfermé entre ses cloisons. Chaque détail de la scène se grava dans son cerveau : les bruits, l’impression d’une attente menaçante, les ténèbres, la raideur des marches étroites… et, ciel miséricordieux ! la faible mais indéniable luminosité de toutes les boiseries visibles, qu’il s’agît des marches, des parois, des lattes apparentes ou des poutres.
Soudain, le cheval d’Ammi, resté dehors, poussa un hennissement frénétique. Un grand fracas suivit aussitôt, signalant que l’animal s’enfuyait, fou de terreur. Un instant plus tard, le cheval et la voiture étaient déjà trop loin pour qu’on les entendît, laissant l’homme effrayé dans l’escalier sombre, incapable de savoir ce qui les avait fait fuir. Mais ce n’était pas tout. Un autre bruit avait retenti à l’extérieur. Une sorte d’éclaboussure liquide. De l’eau. Cela devait venir du puits. Il avait laissé Hero détaché près de celui-ci, et une roue de la voiture avait certainement heurté la margelle et fait tomber une pierre. Pendant ce temps, la pâle phosphorescence continuait de briller sur les boiseries affreusement anciennes. Dieu, que cette maison était vieille ! La majeure partie avait été construite avant 1670, et le toit à comble brisé ne pouvait être postérieur à 1730.
Un faible grattement retentit distinctement sur le plancher du rez-de-chaussée. Ammi resserra les doigts autour d’un lourd bâton qu’il avait ramassé dans le grenier pour une raison quelconque. Rassemblant lentement son courage, il acheva de descendre et se dirigea résolument vers la cuisine. Mais il n’y parvint pas, car ce qu’il cherchait ne s’y trouvait plus. La chose était venue à sa rencontre et vivait encore, d’une certaine manière. Ammi ne put dire si elle avait rampé seule ou si une force extérieure l’avait traînée jusque-là. Mais la mort était déjà à l’œuvre en elle. Tout s’était produit au cours de la dernière demi-heure et, pourtant, l’affaissement, le grisonnement et la désintégration étaient déjà très avancés. La chose présentait une horrible fragilité, et des fragments secs s’en détachaient en écailles. Ammi ne put la toucher. Il contempla avec épouvante la parodie déformée de ce qui avait autrefois été un visage.
— Qu’est-ce que c’était, Nahum ? Qu’est-ce que c’était ? murmura-t-il.
Les lèvres fendues et boursouflées parvinrent tout juste à craqueter une dernière réponse.
— Rien… rien… la couleur… ça brûle… c’est froid et mouillé… mais ça brûle… ça vivait dans le puits… je l’ai vue… une espèce de fumée… comme les fleurs du printemps dernier… le puits brillait la nuit… Thad, Mernie et Zenas… tout ce qui était vivant… ça aspirait la vie de tout… c’était dans cette pierre… ça a dû venir dans cette pierre… ça a empoisonné tout l’endroit… sais pas ce que ça veut… la chose ronde que les hommes de l’université ont sortie de la pierre… ils l’ont cassée… elle avait la même couleur… exactement la même que les fleurs et les plantes… devait y en avoir d’autres… des graines… des graines… elles ont poussé… je l’ai vue pour la première fois cette semaine… elle a dû prendre des forces avec Zenas… c’était un grand garçon, plein de vie… ça vous écrase l’esprit, et après ça vous prend… ça vous brûle… dans l’eau du puits… t’avais raison là-dessus… mauvaise eau… Zenas est jamais revenu du puits… on peut pas partir… ça vous attire… on sait que quelque chose va venir, mais ça sert à rien… je l’ai vue encore et encore depuis que Zenas a été pris… où est Nabby, Ammi ?… ma tête marche plus… sais pas depuis combien de temps je l’ai pas nourrie… ça va la prendre si on fait pas attention… rien qu’une couleur… son visage commence à prendre cette couleur, parfois, vers le soir… et ça brûle et ça aspire… c’est venu d’un endroit où les choses sont pas comme ici… un de ces professeurs l’avait dit… il avait raison… fais attention, Ammi, ça va encore faire quelque chose… ça aspire la vie…
Ce fut tout. Ce qui venait de parler ne pouvait plus rien dire, car la chose s’était complètement affaissée. Ammi recouvrit ce qui restait avec une nappe à carreaux rouges, puis sortit en chancelant par la porte de derrière et gagna les champs. Il remonta la pente jusqu’au pâturage de dix acres, puis regagna sa maison en trébuchant par la route du nord et les bois. Il ne pouvait passer près du puits d’où son cheval s’était enfui. Il l’avait observé par la fenêtre et avait vu qu’aucune pierre ne manquait à la margelle. La voiture lancée dans sa fuite n’avait donc rien fait tomber. L’éclaboussure avait été produite par autre chose, quelque chose qui était retourné dans le puits après en avoir terminé avec le pauvre Nahum…
Lorsqu’Ammi arriva chez lui, le cheval et la voiture l’avaient précédé et avaient plongé sa femme dans une crise d’angoisse. Il la rassura sans lui fournir d’explications, puis partit aussitôt pour Arkham afin d’informer les autorités que la famille Gardner n’existait plus. Il n’entra dans aucun détail, se contentant d’annoncer la mort de Nahum et de Nabby, celle de Thaddeus étant déjà connue. Il précisa que la cause paraissait être le même mal étrange qui avait tué le bétail. Il signala également la disparition de Merwin et de Zenas. On lui posa de nombreuses questions au poste de police et, pour finir, Ammi fut obligé de conduire trois agents à la ferme des Gardner, accompagnés du coroner, du médecin légiste et du vétérinaire qui avait soigné les animaux malades. Il s’y rendit à contrecœur, car l’après-midi avançait et il redoutait que la nuit ne tombe sur cet endroit maudit. La présence de tant de personnes à ses côtés lui apportait néanmoins un certain réconfort.
Les six hommes partirent à bord d’une voiture à bancs, derrière le buggy d’Ammi, et atteignirent la ferme pestilentielle vers quatre heures. Bien que les policiers fussent habitués aux spectacles macabres, aucun ne demeura impassible devant ce qu’ils découvrirent dans le grenier et sous la nappe à carreaux rouges, au rez-de-chaussée. L’aspect général de la ferme, plongée dans sa désolation grise, était déjà suffisamment épouvantable. Mais les deux objets en décomposition dépassaient toutes les limites. Nul ne pouvait les contempler longtemps, et même le médecin légiste reconnut qu’il ne restait presque rien à examiner. Il était naturellement possible d’analyser des échantillons. Il s’employa donc à en prélever. C’est ici qu’intervint un prolongement particulièrement déconcertant de l’affaire, dans le laboratoire de l’université où les deux fioles de poussière furent finalement transportées. Placés sous le spectroscope, les deux échantillons produisirent un spectre inconnu, dans lequel plusieurs bandes mystérieuses correspondaient exactement à celles que la météorite avait révélées l’année précédente. Cette propriété disparut au bout d’un mois. La poussière se composa ensuite principalement de phosphates et de carbonates alcalins.
Ammi n’aurait rien dit aux hommes à propos du puits s’il avait pensé qu’ils comptaient agir immédiatement. Le soleil se rapprochait de l’horizon, et il brûlait de partir. Mais il ne put s’empêcher de jeter des regards nerveux vers la margelle de pierre et le grand balancier. Lorsqu’un inspecteur l’interrogea, il reconnut que Nahum avait redouté quelque chose au fond du puits, au point de n’avoir jamais songé à y chercher Merwin ou Zenas. Dès lors, les hommes refusèrent de repartir avant de l’avoir vidé et exploré. Ammi dut attendre en tremblant tandis qu’ils remontaient, seau après seau, une eau infecte qu’ils déversaient sur la terre détrempée. Ils reniflaient le liquide avec dégoût et, vers la fin, se bouchèrent le nez devant la puanteur qu’ils libéraient. Le travail dura moins longtemps qu’ils ne l’avaient craint, car le niveau de l’eau était extraordinairement bas. Il n’est pas nécessaire de décrire avec trop de précision ce qu’ils trouvèrent. Merwin et Zenas étaient tous deux là, du moins en partie, bien que leurs restes fussent surtout réduits à des ossements. On découvrit également un petit cerf et un grand chien dans un état comparable, ainsi qu’un certain nombre d’os appartenant à des animaux plus petits. La vase et la boue du fond paraissaient inexplicablement poreuses et bouillonnantes. Un homme descendit en s’aidant des prises de la paroi et en emportant une longue perche. Il constata qu’il pouvait enfoncer le bois à n’importe quelle profondeur dans la boue du fond sans jamais rencontrer d’obstacle solide.
Le crépuscule était maintenant tombé, et l’on apporta des lanternes depuis la maison. Lorsqu’il devint évident que le puits ne livrerait rien de plus, tout le monde rentra et se réunit dans l’antique salon, tandis que la lumière intermittente d’une demi-lune spectrale jouait faiblement sur la désolation grise du dehors. Les hommes reconnaissaient sans détour que toute cette affaire les déconcertait. Ils ne trouvaient aucun élément commun convaincant qui permît de relier l’état étrange de la végétation, la maladie inconnue des animaux et des humains, ainsi que la mort inexplicable de Merwin et de Zenas dans le puits contaminé. Ils connaissaient certes les rumeurs de la campagne, mais ne pouvaient croire que quoi que ce fût de contraire aux lois naturelles se fût produit. La météorite avait sans doute empoisonné le sol, mais cela n’expliquait pas la maladie d’êtres humains et d’animaux qui n’avaient rien consommé de ce qui y avait poussé. L’eau du puits était-elle responsable ? C’était fort possible. Il serait peut-être utile de l’analyser. Mais quelle étrange folie avait poussé les deux garçons à s’y jeter ? Leurs actes étaient si semblables. Et les fragments montraient qu’ils avaient tous deux subi cette mort grise et cassante. Pourquoi tout devenait-il gris et fragile ?
Ce fut le coroner, assis près d’une fenêtre donnant sur la cour, qui remarqua le premier la lueur entourant le puits. La nuit était complètement tombée et tous les terrains abominables semblaient faiblement lumineux, au-delà même des rayons changeants de la lune. Mais cette nouvelle lueur était nette et distincte. Elle paraissait jaillir du gouffre noir comme le rayon atténué d’un projecteur, produisant de ternes reflets dans les petites flaques où l’on avait vidé l’eau. Sa couleur était particulièrement étrange. Lorsque tous les hommes se regroupèrent devant la fenêtre, Ammi sursauta violemment. La teinte de ce rayon insolite et chargé de miasmes ne lui était nullement étrangère. Il avait déjà vu cette couleur et redoutait d’imaginer ce qu’elle signifiait. Il l’avait observée deux étés plus tôt dans l’affreux globule cassant de l’aérolithe. Il l’avait vue dans la végétation démente du printemps et avait cru l’apercevoir un bref instant, ce matin même, devant la petite fenêtre barrée de l’effroyable chambre du grenier où s’étaient déroulées des choses innommables. Elle avait jailli durant une seconde, puis un courant de vapeur moite et odieux l’avait frôlé. Ensuite, le pauvre Nahum avait été saisi par quelque chose de cette couleur. Il l’avait affirmé avant de mourir, parlant du globule et des plantes. Après quoi le cheval s’était emballé dans la cour, puis une éclaboussure avait retenti dans le puits. Et maintenant, ce puits vomissait dans la nuit un rayon pâle et insidieux de la même teinte démoniaque.
Même en cet instant de tension, l’esprit alerte d’Ammi s’interrogea sur une question d’ordre essentiellement scientifique. Il ne pouvait s’empêcher de s’étonner d’avoir éprouvé la même impression devant une vapeur entrevue en plein jour, devant une fenêtre ouverte sur le ciel du matin, et devant une exhalaison nocturne apparaissant comme une brume phosphorescente sur le paysage noir et dévasté. Ce n’était pas normal. Cela allait contre la Nature. Il repensa aux terribles dernières paroles de son ami agonisant : « C’est venu d’un endroit où les choses sont pas comme ici… un de ces professeurs l’avait dit… »
Les trois chevaux attachés dehors à deux jeunes arbres desséchés, près de la route, hennissaient maintenant et grattaient frénétiquement le sol. Le conducteur de la voiture se dirigea vers la porte pour intervenir, mais Ammi posa une main tremblante sur son épaule.
— Allez pas dehors, murmura-t-il. Y a plus là-dedans que ce qu’on peut comprendre. Nahum a dit que quelque chose vivait dans le puits et aspirait la vie. Il disait que ça avait dû pousser à partir d’une boule ronde comme celle qu’on a tous vue dans la pierre tombée du ciel en juin de l’année dernière. Ça aspire et ça brûle, qu’il disait, et c’est rien qu’un nuage de couleur, comme cette lumière dehors, qu’on voit à peine et qu’on sait pas décrire. Nahum pensait que ça se nourrissait de tout ce qui vit et que ça devenait toujours plus fort. Il disait l’avoir vue cette semaine. Ça doit être quelque chose venu de très loin dans le ciel, comme les hommes de l’université disaient que la pierre était venue de là-haut. La manière dont c’est fait et la manière dont ça agit ressemblent à rien du monde de Dieu. C’est quelque chose de l’au-delà.
Les hommes demeurèrent donc immobiles, indécis, tandis que la lumière jaillissant du puits gagnait en intensité et que les chevaux attelés piaffaient et hennissaient avec une frénésie croissante. L’instant était véritablement effroyable. La terreur se trouvait dans la vieille maison maudite elle-même. Quatre ensembles de restes monstrueux, deux provenant de la maison et deux du puits, avaient été déposés dans le hangar à bois situé derrière. Et devant eux montait des profondeurs visqueuses cette colonne d’une iridescence inconnue et impie. Ammi avait retenu le conducteur par pur instinct, oubliant qu’il n’avait lui-même subi aucune blessure après le contact de la vapeur colorée dans le grenier. Mais il avait peut-être bien fait d’agir ainsi. Personne ne saura jamais ce qui rôdait dehors cette nuit-là. Jusqu’alors, le blasphème venu d’au-delà n’avait blessé aucun être humain dont l’esprit ne fût déjà affaibli. Mais nul ne peut dire ce qu’il aurait pu accomplir en cet instant final, avec sa puissance apparemment accrue et les marques d’intention particulière qu’il allait bientôt manifester sous le ciel éclairé par la lune et à demi couvert de nuages.
Soudain, l’un des inspecteurs postés à la fenêtre laissa échapper un bref halètement. Les autres se tournèrent vers lui, puis suivirent rapidement son regard jusqu’au point où ses yeux, jusque-là errants, venaient de se fixer. Aucun mot n’était nécessaire. Ce que les rumeurs campagnardes avaient jusqu’alors permis de contester ne pouvait plus l’être. Et c’est à cause de la chose que tous les hommes présents évoquèrent plus tard dans des murmures concordants que l’on ne parle jamais des jours étranges à Arkham. Il faut préciser qu’aucun vent ne soufflait à cette heure de la soirée. Il s’en leva un peu plus tard, mais l’air était alors parfaitement immobile. Même les pointes desséchées des dernières moutardes de haie, grises et flétries, ainsi que les franges du toit de la voiture à bancs immobile demeuraient parfaitement inertes. Pourtant, au milieu de ce calme tendu et privé de Dieu, les hautes branches nues de tous les arbres de la cour bougeaient. Elles se tordaient de façon maladive et spasmodique, griffant les nuages éclairés par la lune avec une folie convulsive et épileptique. Elles labouraient en vain l’air empoisonné, comme si quelque lien étranger et dépourvu de corps les unissait aux horreurs souterraines qui se tortillaient et se débattaient sous leurs racines noires.
Pendant plusieurs secondes, aucun homme ne respira. Puis un nuage plus sombre encore passa devant la lune, et les silhouettes des branches crispées s’effacèrent momentanément. Un cri collectif retentit alors, étouffé par l’effroi, mais rauque et presque identique dans chaque gorge. Car la terreur n’avait pas disparu avec les silhouettes. Au cours de cet instant redoutable où les ténèbres s’épaissirent, les observateurs virent se tortiller, à la hauteur de la cime des arbres, un millier de minuscules points d’une lueur faible et profane, posés à l’extrémité de chaque branche comme des feux de Saint-Elme ou les flammes descendues sur la tête des apôtres à la Pentecôte. C’était une monstrueuse constellation de lumières contre nature, semblable à un essaim repu de lucioles nourries de cadavres, dansant des sarabandes infernales au-dessus d’un marais maudit. Sa couleur était cette même intrusion sans nom qu’Ammi avait appris à reconnaître et à redouter. Pendant ce temps, la colonne de phosphorescence issue du puits devenait toujours plus brillante, inspirant aux hommes serrés les uns contre les autres un sentiment de fatalité et d’anomalie qui dépassait de loin toutes les images que leur esprit conscient aurait pu concevoir. La lueur ne se contentait plus de rayonner : elle se déversait. Et tandis que ce flot informe d’une couleur impossible à situer quittait le puits, il semblait couler directement vers le ciel.
Le vétérinaire frissonna et se dirigea vers la porte d’entrée pour en abaisser la lourde barre supplémentaire. Ammi ne tremblait pas moins. Lorsqu’il voulut attirer l’attention des autres sur la luminosité croissante des arbres, il dut tirer leurs vêtements et pointer du doigt, incapable de maîtriser sa voix. Les hennissements et le martèlement des sabots étaient devenus absolument terrifiants. Pourtant, aucune personne réunie dans la vieille maison ne se serait aventurée dehors, quelle que fût la récompense terrestre promise. À chaque instant, l’éclat des arbres augmentait et leurs branches agitées semblaient s’étirer toujours davantage vers la verticale. Le bois du balancier du puits brillait maintenant. Peu après, un policier désigna silencieusement des abris de bois et des ruches proches du mur de pierre, à l’ouest. Eux aussi commençaient à luire, bien que les véhicules des visiteurs semblassent jusqu’alors épargnés. Soudain, une agitation sauvage et un martèlement de sabots éclatèrent sur la route. Ammi éteignit la lampe afin de mieux voir, et tous comprirent que les deux chevaux gris affolés avaient brisé les jeunes arbres auxquels ils étaient attachés et s’étaient enfuis avec la voiture à bancs.
Le choc délia plusieurs langues, et des murmures embarrassés furent échangés.
— Cela se répand sur toute matière organique restée longtemps ici, marmonna le médecin légiste.
Personne ne lui répondit, mais l’homme qui était descendu dans le puits suggéra que sa longue perche avait peut-être dérangé quelque chose d’intangible.
— C’était affreux, ajouta-t-il. Il n’y avait pas de fond. Seulement de la vase, des bulles et l’impression que quelque chose se cachait là-dessous.
Le cheval d’Ammi continuait de piaffer et de hurler sur la route, couvrant presque le faible tremblement de la voix de son maître, qui murmurait ses réflexions confuses.
— C’est venu de cette pierre… ça a poussé là-dessous… ça a pris tout ce qui était vivant… ça s’est nourri d’eux, du corps et de l’esprit… Thad et Mernie, Zenas et Nabby… Nahum a été le dernier… ils ont tous bu l’eau… ça s’est renforcé grâce à eux… c’est venu de l’au-delà, d’un endroit où les choses sont pas comme ici… maintenant, ça rentre chez soi…
À cet instant, la colonne de couleur inconnue s’embrasa soudain avec une intensité accrue et commença à se tordre en suggérant des formes fantastiques que chacun des témoins décrivit plus tard différemment. Le pauvre Hero, toujours attaché dehors, poussa alors un cri tel qu’aucun homme, avant ou depuis, n’en a jamais entendu sortir de la gorge d’un cheval. Toutes les personnes présentes dans le salon au plafond bas se bouchèrent les oreilles, et Ammi se détourna de la fenêtre, saisi d’horreur et de nausée. Aucun mot ne pouvait rendre un tel son. Lorsqu’Ammi regarda de nouveau, la malheureuse bête gisait recroquevillée et inerte sur le sol éclairé par la lune, entre les brancards brisés du buggy. Ce fut la dernière fois qu’ils virent Hero avant de l’enterrer le lendemain. Mais le moment n’était pas encore venu de le pleurer, car presque simultanément un inspecteur attira silencieusement leur attention sur quelque chose de terrible, dans la pièce même où ils se tenaient. En l’absence de la lampe, il devenait évident qu’une légère phosphorescence commençait à imprégner tout le salon. Elle luisait sur les larges planches du plancher et sur le morceau de tapis de chiffons, scintillait sur les châssis des fenêtres aux petits carreaux, montait et descendait le long des poteaux d’angle apparents, étincelait autour de l’étagère et du manteau de la cheminée, et contaminait jusqu’aux portes et aux meubles. Chaque minute la renforçait. Il devint enfin parfaitement clair que tout être vivant et sain devait quitter cette maison.
Ammi leur montra la porte de derrière et le sentier qui remontait à travers les champs jusqu’au pâturage de dix acres. Les hommes avancèrent en marchant et en trébuchant comme dans un rêve. Ils n’osèrent se retourner qu’une fois parvenus loin de la ferme, sur les hauteurs. Ils remercièrent le ciel de pouvoir emprunter ce chemin, car ils n’auraient pu passer par l’avant, près du puits. Il était déjà assez terrible de longer la grange et les abris lumineux, ainsi que les arbres brillants du verger, dont les contours noueux avaient quelque chose de démoniaque. Par bonheur, les branches se livraient à leurs pires contorsions très haut au-dessus d’eux. La lune disparut derrière des nuages presque noirs lorsqu’ils franchirent le pont rustique jeté sur le ruisseau de Chapman. À partir de là, ils durent avancer à tâtons dans l’obscurité jusqu’aux prairies découvertes.
Lorsqu’ils se retournèrent enfin vers la vallée et la lointaine propriété des Gardner, tout au fond, ils découvrirent un spectacle effroyable. La ferme entière brillait de cet abominable mélange de couleurs inconnues : les arbres, les bâtiments, et même les parcelles d’herbe ou de végétation qui n’avaient pas encore été entièrement transformées en une matière grise, fragile et mortelle. Toutes les branches se tendaient vers le ciel, couronnées de langues de feu impur. Des filets ondoyants de la même flamme monstrueuse rampaient le long des faîtes de la maison, de la grange et des abris. C’était une scène digne d’une vision de Fuseli. Au-dessus de tout régnait cette débauche d’informe luminosité, cet arc-en-ciel étranger, privé de dimensions, chargé d’un poison énigmatique venu du puits. Il bouillonnait, palpait, léchait, s’étendait, étincelait, se tendait et fermentait avec malignité dans un chromatisme cosmique impossible à reconnaître.
Puis, sans avertissement, l’hideuse chose jaillit verticalement vers le ciel, telle une fusée ou une météorite, sans laisser de traînée. Elle disparut à travers une ouverture ronde et curieusement régulière dans les nuages avant qu’aucun homme eût le temps de reprendre son souffle ou de crier. Aucun des témoins ne pourrait jamais oublier ce spectacle. Ammi contempla d’un regard vide les étoiles du Cygne, avec Deneb qui scintillait au-dessus des autres, à l’endroit où la couleur inconnue s’était fondue dans la Voie lactée. Mais, l’instant suivant, un craquement dans la vallée ramena brusquement ses yeux vers la terre. Ce n’était que cela : le bruit du bois qui se déchirait et craquait, nullement une explosion, contrairement à ce que jurèrent plus tard plusieurs membres du groupe. Pourtant, le résultat fut le même. En un instant fiévreux et kaléidoscopique, un cataclysme étincelant de matière et d’escarbilles contre nature jaillit de la ferme condamnée et maudite. Il brouilla la vision des rares hommes qui le virent et projeta vers le zénith une pluie torrentielle de fragments fantastiques, chargés de couleurs que notre univers ne pouvait que désavouer. À travers les vapeurs qui se refermaient rapidement, ces débris suivirent la grande abomination disparue et, une seconde plus tard, s’évanouirent à leur tour. En bas ne demeurait qu’une obscurité vers laquelle les hommes n’osaient pas retourner. Tout autour d’eux, un vent croissant semblait descendre des espaces interstellaires en rafales noires et glacées. Il hurlait et gémissait, fouettant les champs et les bois déformés dans une frénésie cosmique et démente, jusqu’à ce que le groupe tremblant comprît qu’il était inutile d’attendre que la lune révélât ce qui subsistait de la propriété de Nahum.
Trop bouleversés pour même avancer la moindre théorie, les sept hommes tremblants reprirent péniblement la route d’Arkham par le chemin du nord. Ammi était dans un état pire encore que ses compagnons et les supplia de le raccompagner jusque dans sa cuisine au lieu de poursuivre directement vers la ville. Il ne voulait pas traverser seul les bois nocturnes battus par le vent pour regagner sa maison située près de la route principale. Il avait en effet subi un choc supplémentaire auquel les autres avaient échappé, et demeurerait à jamais écrasé par une peur obsédante qu’il n’osa évoquer pendant de longues années. Tandis que les autres témoins, sur cette colline fouettée par la tempête, tournaient résolument le visage vers la route, Ammi avait regardé une dernière fois la vallée obscure et désolée où vivait encore récemment son ami maudit par le destin. Depuis ce lieu ravagé et lointain, il avait vu quelque chose s’élever faiblement, puis retomber sur l’endroit d’où la grande horreur informe venait de jaillir vers le ciel. Ce n’était qu’une couleur, mais aucune couleur de notre terre ni de nos cieux. Ammi la reconnut. Il comprit que ce dernier et faible vestige devait encore rôder là-dessous, dans le puits. Depuis cette nuit, son esprit n’a jamais tout à fait retrouvé son équilibre.
Ammi ne s’approcha plus jamais de l’endroit. Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis que l’horreur s’est produite, mais il n’y est jamais retourné et se réjouira lorsque le nouveau réservoir l’effacera. Je m’en réjouirai moi aussi, car je n’ai pas aimé la manière dont la lumière du soleil changeait de couleur autour de l’ouverture du puits abandonné devant lequel je suis passé. J’espère que l’eau sera toujours très profonde. Mais même ainsi, je n’en boirai jamais. Je ne pense pas retourner dans la région d’Arkham. Trois des hommes qui avaient accompagné Ammi revinrent le lendemain matin pour examiner les ruines à la lumière du jour. Mais il n’y avait pas véritablement de ruines. Seulement les briques de la cheminée, les pierres de la cave, quelques débris minéraux et métalliques épars, ainsi que la margelle de cet abominable puits. À l’exception du cheval mort d’Ammi, qu’ils emportèrent et enterrèrent, et du buggy qu’ils lui rendirent peu après, tout ce qui avait jamais été vivant avait disparu. Il restait cinq acres surnaturels de désert gris et poussiéreux, où rien n’a jamais repoussé depuis. Aujourd’hui encore, cette étendue demeure ouverte sous le ciel, telle une immense brûlure d’acide parmi les bois et les champs. Les rares personnes qui ont osé l’apercevoir malgré les histoires de la campagne lui ont donné le nom de « lande dévastée ».
Les histoires de la campagne sont singulières. Elles le seraient peut-être davantage encore si les hommes de la ville et les chimistes de l’université acceptaient de s’intéresser suffisamment à l’affaire pour analyser l’eau de ce puits abandonné ou la poussière grise qu’aucun vent ne semble jamais disperser. Les botanistes devraient également étudier la flore rabougrie qui pousse en bordure de la lande. Ils pourraient éclairer la croyance locale selon laquelle le fléau s’étend lentement, d’un pouce par an peut-être. On raconte que la couleur de la végétation voisine n’est pas tout à fait normale au printemps, et que les animaux sauvages laissent d’étranges empreintes dans la fine neige hivernale. La couche de neige semble toujours moins épaisse sur la lande dévastée qu’ailleurs. Les chevaux, du moins les rares qui subsistent en cette époque d’automobiles, deviennent nerveux dans la vallée silencieuse. Quant aux chasseurs, ils ne peuvent plus compter sur leurs chiens lorsque ceux-ci s’approchent trop de la tache de poussière grisâtre.
On dit également que les influences mentales y sont très mauvaises. De nombreuses personnes perdirent la raison au cours des années qui suivirent la disparition de Nahum, et toutes semblaient incapables de quitter la région. Les habitants dotés d’un esprit plus solide finirent par partir, et seuls les étrangers tentèrent ensuite de vivre dans les vieilles fermes en ruine. Mais ils ne purent rester. On se demande parfois quelle perception inaccessible aux nôtres leurs étranges traditions de magie murmurée ont pu leur donner. Ils affirment que leurs rêves sont effroyables, la nuit, dans cette région grotesque. Et il est certain que le seul aspect de ce sombre royaume suffit à éveiller une imagination morbide. Aucun voyageur n’a jamais échappé à un sentiment d’étrangeté dans ces ravins profonds. Même les artistes frissonnent lorsqu’ils peignent ces bois épais, dont le mystère appartient autant à l’esprit qu’au regard. Je m’interroge moi-même sur l’impression éprouvée au cours de ma promenade solitaire, avant qu’Ammi ne me raconte son histoire. Lorsque le crépuscule était tombé, j’avais vaguement souhaité que des nuages se rassemblent, car une singulière crainte des profonds abîmes célestes s’était insinuée dans mon âme.
Ne me demandez pas mon opinion. Je ne sais pas. Voilà tout. Il n’y avait personne d’autre qu’Ammi à interroger, car les habitants d’Arkham refusent de parler des jours étranges, et les trois professeurs qui avaient observé l’aérolithe et son globule coloré sont morts. Il y avait d’autres globules, soyez-en certain. L’un d’eux a dû se nourrir et s’échapper. Il en existait probablement un autre qui n’a pas eu le temps de partir. Il se trouve sans doute encore dans le puits. Je sais que quelque chose n’allait pas dans la lumière du soleil au-dessus de cette ouverture chargée de miasmes. Les paysans affirment que le fléau progresse d’un pouce chaque année. Peut-être existe-t-il donc encore une forme de croissance ou de nourriture. Mais quel que soit le rejeton démoniaque qui subsiste là-dessous, il doit être lié à quelque chose, sans quoi il se répandrait rapidement. Est-il attaché aux racines de ces arbres qui griffent l’air ? Une histoire qui circule aujourd’hui à Arkham évoque de gros chênes qui brillent et se déplacent la nuit comme ils ne le devraient pas.
Ce que c’est, Dieu seul le sait. En termes de matière, je suppose que la chose décrite par Ammi pourrait être qualifiée de gaz. Mais ce gaz obéissait à des lois qui ne sont pas celles de notre cosmos. Il ne provenait d’aucun des mondes ni d’aucun des soleils qui brillent dans les télescopes et sur les plaques photographiques de nos observatoires. Ce n’était pas un souffle venu des cieux dont nos astronomes mesurent les mouvements et les dimensions, ou qu’ils jugent trop immenses pour pouvoir les mesurer. Ce n’était qu’une couleur venue de l’espace, un effroyable messager issu de royaumes informes de l’infini, au-delà de toute la Nature telle que nous la connaissons. Des royaumes dont la seule existence frappe l’esprit de stupeur et nous paralyse en ouvrant sous nos yeux affolés les noirs gouffres de l’extracosmique.
Je doute fort qu’Ammi m’ait consciemment menti, et je ne crois pas que son histoire fût entièrement le produit de la folie, comme les gens de la ville m’en avaient averti. Quelque chose de terrible est arrivé dans ces collines et ces vallées avec cette météorite, et quelque chose de terrible y demeure encore, bien que j’ignore dans quelle proportion. Je serai heureux de voir l’eau recouvrir les lieux. En attendant, j’espère qu’il n’arrivera rien à Ammi. Il a tellement vu cette chose, et son influence était si insidieuse. Pourquoi n’a-t-il jamais réussi à partir ? Avec quelle netteté il se rappelait les dernières paroles de Nahum : « On peut pas partir… ça vous attire… on sait que quelque chose va venir, mais ça sert à rien… »
Ammi est un si brave vieil homme. Lorsque les équipes du réservoir commenceront les travaux, je devrai écrire à l’ingénieur en chef pour lui demander de le surveiller avec attention. Je détesterais imaginer Ammi sous la forme de cette monstrueuse chose grise, tordue et cassante qui revient hanter mes rêves avec une insistance toujours plus grande.
Contexte et publication
À propos de l’œuvre
Rédigée en mars 1927, The Colour out of Space paraît pour la première fois en septembre de la même année dans Amazing Stories, magazine américain consacré à la science-fiction, au sein du volume 2, numéro 6. La nouvelle occupe les pages 557 à 567 de cette édition. Dans une lettre adressée à Frank Belknap Long le 1ᵉʳ juillet 1927, Lovecraft se montre particulièrement surpris que le magazine ait accepté le récit et précise que son manuscrit comptait trente-deux pages.
La nouvelle reçoit rapidement une attention inhabituelle pour une œuvre de Lovecraft. En décembre 1927, l’anthologiste Edward J. O’Brien lui demande une notice autobiographique destinée à The Best Short Stories of 1927, vraisemblablement après avoir remarqué ce texte. En novembre 1928, Lovecraft indique également que la nouvelle avait obtenu une classification à trois étoiles, ou « Roll of Honour », dans l’article annuel qu’O’Brien publiait dans le Boston Evening Transcript.
Pour aller plus loin
