
Chez Lovecraft, l’univers n’a pas l’humanité pour centre : dans « The Call of Cthulhu », les hommes apparaissent comme un épisode fragile au milieu d’un cosmos immense, tandis que « The Shadow out of Time » imagine des civilisations qui précèdent et dépassent leur histoire. Ces récits ne composent pas un système cosmologique officiel et complet. Ils font plutôt éprouver un décalage d’échelle : le temps humain devient bref, les lieux familiers ne sont qu’une partie du monde et le savoir ne garantit pas la maîtrise. Pour comprendre cet univers, il faut suivre ce que les nouvelles montrent — et la manière dont leurs narrateurs doutent de ce qu’ils ont vu.
Une perspective narrative, pas un système cosmologique
La formule la plus directe se trouve au début de « The Call of Cthulhu » : « We live on a placid island of ignorance in the midst of black seas of infinity. » L’image de l’île et des mers ne décrit pas une carte de l’univers. Elle donne une position à l’humanité : celle d’êtres qui habitent une zone de connaissance rassurante, entourée d’un inconnu qu’ils ne savent ni mesurer ni dominer. Le narrateur ajoute que l’esprit humain ne peut pas toujours relier les éléments de son savoir. La menace vient alors autant de la compréhension que de l’ignorance : rapprocher des faits séparés peut ouvrir sur une réalité insupportable.
Les récits font entrevoir des réalités plus vastes que les personnages à travers des rêves, des archives, des témoignages et des lieux enfouis. Le lecteur en assemble parfois davantage que les narrateurs, sans obtenir pour autant une vue d’ensemble. Dans « The Call of Cthulhu », le monde et l’espèce humaine sont présentés comme des épisodes transitoires d’un cycle cosmique ; d’autres nouvelles imaginent des civilisations antérieures aux hommes. Ces éléments produisent un effet de décentrement plutôt qu’une doctrine : ils déplacent les repères humains sans fixer un modèle exhaustif de l’univers. Les catégories employées pour organiser cet imaginaire, notamment dans des œuvres ultérieures, ne doivent pas être confondues avec une cosmologie complète formulée par les nouvelles elles-mêmes. Pour éclairer cette distinction, on peut consulter l’article sur la distinction entre Grands Anciens et Dieux Extérieurs.
Le temps humain réduit à un épisode
Dans « The Call of Cthulhu », le narrateur évoque un cycle cosmique dont le monde et l’espèce humaine ne seraient que des événements transitoires. Cette proposition déplace l’échelle habituelle de l’histoire : les sociétés humaines ne forment pas le terme naturel du passé, ni la destination de l’univers. Le texte ne développe pas une chronologie complète de ce cycle. Il donne plutôt à sentir une profondeur temporelle qui rend dérisoires les repères d’une vie ou d’une civilisation.
R’lyeh concentre cet effet. Dans le récit de Johansen, la cité surgit au milieu de l’océan, avec ses constructions cyclopéennes et son espace difficile à percevoir. Le narrateur la présente comme bâtie à des âges immémoriaux, puis engloutie de nouveau après le réveil de Cthulhu. Cette remontée n’installe pas une marche régulière vers la catastrophe : ce qui était enfoui redevient accessible, puis disparaît. La dernière formule du narrateur, « What has risen may sink, and what has sunk may rise », laisse l’avenir ouvert à un retour, plutôt qu’à une conclusion définitive.
L’échelle cosmique transforme ainsi le suspense. Pour les personnages, l’événement est immédiat : ils découvrent la cité, ouvrent une porte et fuient ce qui en sort. Pour l’histoire du monde, leur aventure n’est qu’un incident à l’intérieur de durées incomparablement plus longues. Cette différence entre l’expérience humaine et le temps du récit produit une inquiétude particulière : le danger n’a pas besoin de conquérir le monde pour remettre en cause l’idée que le monde humain lui appartient.
Des mondes terrestres qui précèdent l’humanité
« The Shadow out of Time » élargit cette perspective en imaginant des races qui ont dominé la Terre avant l’existence des sociétés humaines. Le récit attribue à certaines d’entre elles des connaissances qui dépassent les limites ordinaires du temps, et décrit de vastes archives où seraient consignées des histoires du monde. L’humanité n’y apparaît pas comme la seule forme de vie intelligente possible, ni comme le point culminant assuré de l’évolution. Elle peut être une étape parmi d’autres dans une succession de civilisations.
Le texte évoque des durées de millions ou de milliards d’années, et mentionne aussi des liens avec d’autres galaxies et univers. Ces indications élargissent le champ de l’imaginaire, mais elles ne constituent pas une frise chronologique cohérente et définitivement établie. Elles appartiennent à un récit où les informations passent par les souvenirs, les hypothèses et les investigations de Nathaniel Peaslee. La question n’est pas seulement de savoir ce qui s’est produit avant les hommes : elle est de mesurer à quel point leur savoir sur le passé peut rester incomplet.
La ville enfouie et les constructions anciennes donnent une forme concrète à cette profondeur. Elles ne sont pas de simples ruines historiques dont l’origine pourrait être reconstituée sans reste. Elles font pressentir des civilisations dont les échelles, les formes et les préoccupations échappent aux visiteurs. Le passé terrestre cesse ainsi d’être un décor stable connu de l’humanité : il devient un ensemble de strates dont certaines peuvent contenir des histoires étrangères à la nôtre.
Des espaces qui résistent à la perception humaine
Le décentrement ne tient pas seulement aux durées. Dans « The Call of Cthulhu », les angles de R’lyeh semblent changer selon le regard ; les personnages ne savent pas toujours si le sol ou la mer sont horizontaux, et une porte paraît se déplacer d’une manière qui défie leurs repères. Ces descriptions font vaciller la distinction entre l’espace tel qu’il est et l’espace tel qu’un observateur humain peut le comprendre. La cité n’est pas seulement ancienne : elle paraît construite selon des rapports géométriques qui rendent l’expérience ordinaire incertaine.
Le texte associe explicitement ces impressions à la géométrie non euclidienne, d’abord rapportée par Wilcox dans ses rêves, puis rapprochée de l’expérience des marins. Ce rapprochement relève de l’effet littéraire, pas d’une explication mathématique de la cité. La géométrie sert à suggérer que le réel peut excéder les formes familières de la perception. Pour approfondir ce point précis, voir la géométrie non euclidienne chez Lovecraft.
Dans « The Shadow out of Time », les espaces souterrains et les vestiges enfouis prolongent cette inquiétude par une autre voie. Ils mettent le personnage face à des traces matérielles dont le sens reste incertain. Une architecture peut attester qu’un monde différent est imaginable sans livrer une explication complète de ce monde. Chez Lovecraft, le lieu donne souvent une prise au récit — une ville, une porte, une ruine — tout en faisant sentir que ce qui se trouve au-delà échappe aux mesures habituelles.
La place de l’humain : survivant, témoin, enquêteur
Les personnages n’occupent pas le centre de cet univers en tant qu’acteurs souverains. Ils en sont surtout les témoins fragiles. Dans « The Call of Cthulhu », des éléments dispersés sont réunis par Thurston à partir des papiers de son grand-oncle, de récits et de témoignages. Le montage narratif donne au lecteur une image plus large que celle dont dispose chaque témoin isolé, mais il ne supprime pas l’inquiétude. Comprendre davantage ne signifie ni contrôler les événements ni trouver une place privilégiée dans l’ordre cosmique.
La fin de la nouvelle ramène cette limite à hauteur humaine. Le narrateur suppose que Cthulhu est de nouveau prisonnier de la cité engloutie, mais il ne peut pas en faire une certitude durable. Il craint aussi la persistance de ministres terrestres. La possibilité d’un nouveau retour reste suspendue : les hommes peuvent transmettre des avertissements, mais ils ne disposent pas du pouvoir de fermer l’histoire. Leur connaissance est précaire, et le récit ne promet pas que le danger soit éliminé.
Peaslee, dans « The Shadow out of Time », pousse encore plus loin l’écart entre expérience et certitude. Il raconte une aventure souterraine et des souvenirs qui sembleraient confirmer l’existence d’une intelligence venue d’un passé lointain, mais il s’interroge lui-même sur leur réalité. Sa conclusion maintient cette hésitation : il ne sait pas si l’abîme et ce qu’il contient étaient réels, et il reconnaît l’absence de preuve matérielle décisive. Cette incertitude est une composante du récit, non une énigme que l’on pourrait résoudre en imposant une vérité extérieure au narrateur.
Un univers mesuré depuis ses marges
Dans ces deux nouvelles, l’humanité n’est ni la mesure de toute durée ni la seule forme d’intelligence envisageable. « The Call of Cthulhu » oppose aux histoires humaines des âges immémoriaux et des événements susceptibles de se répéter ; « The Shadow out of Time » imagine des civilisations antérieures et fait vaciller les limites du temps. Les lieux, les rêves et les témoignages en donnent des aperçus, tandis que les doutes des narrateurs empêchent de transformer ces fragments en certitudes absolues. La cosmologie lovecraftienne tient ainsi moins à une carte définitive qu’à une expérience littéraire : celle d’un monde dont les dimensions excèdent les repères humains.



