Le Vermont inquiétant de Lovecraft dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres

Un pont couvert en bois traverse une rivière, entouré de collines boisées et de feuilles d'automne, avec une voiture noire arrêtée sur une berge à l'approche d'un chemin sinueux.

Dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres, le Vermont est un territoire réel, jalonné de villes et de cours d’eau nommés, mais aussi un paysage de fiction où les collines semblent cacher une présence ancienne. Lovecraft fait monter l’inquiétude au fil du trajet de Wilmarth : après Brattleboro, les routes se resserrent, les vallées se vident et les bruits d’eau deviennent suspects. En mêlant repères géographiques et folklore rapporté par ses personnages, le récit transforme une campagne reconnaissable en seuil vers l’inconnu.

Spoilers : cet article évoque la fuite de Wilmarth et les derniers paragraphes de la nouvelle.

Des repères réels dans un Vermont de fiction

Le récit ancre son action dans un Vermont reconnaissable par ses noms de lieux. Les rumeurs qui mettent l’histoire en mouvement sont associées à trois cours d’eau : la Winooski, près de Montpelier, la West River, dans le comté de Windham au-delà de Newfane, et la Passumpsic, dans le comté de Caledonia, au-dessus de Lyndonville. Le narrateur rapporte que des formes étranges auraient été aperçues dans les eaux gonflées après les inondations du 3 novembre 1927. Ces apparitions appartiennent aux témoignages mis en scène par le récit : elles ne transforment pas les cours d’eau réels en sites surnaturels.

Lovecraft fait cohabiter une géographie nommée et des espaces recomposés. Brattleboro et Newfane jalonnent le trajet de Wilmarth ; Townshend est le lieu qu’il atteint après sa fuite. La West River est elle aussi identifiée par son nom dans la narration. Le guide de sites lovecraftiens répertorie sous Brattleboro la Dixon House, qu’il présente comme « l’Akeley place », et affirme que Lovecraft et Vrest Orton y ont loué une maison en juin 1928. Cette identification relève du guide : le récit ne donne pas d’adresse à la ferme d’Akeley. Pour replacer ce jeu entre terrain connu et espace imaginé dans un ensemble plus large, voir la Nouvelle-Angleterre de Lovecraft, entre lieux réels et géographie fictive.

Le Vermont du conte ne se présente pas d’emblée comme une contrée inconnue. Wilmarth enseigne à l’université fictive de Miskatonic, à Arkham, dans le Massachusetts, et étudie le folklore de la Nouvelle-Angleterre. Il raconte qu’il s’était fait connaître au Vermont avant de s’y rendre, à cause de ses prises de position sur les récits liés aux inondations. Le voyage chez Akeley est ainsi sa première visite dans l’État, non le retour d’un voyageur familier du terrain.

Du trajet vers la campagne à la perte des repères

L’inquiétude se construit en suivant le déplacement du narrateur. À Brattleboro, la ville conserve encore une familiarité ancienne : ses toits, ses clochers, ses cheminées et ses murs de brique évoquent pour Wilmarth une Nouvelle-Angleterre familière. Mais cette impression de continuité se trouble dès que la voiture quitte la ville. Les pentes vertes et granitiques se rapprochent, les reliefs semblent se refermer sur la route, et le narrateur prête au paysage une capacité de menace sans pouvoir identifier ce qu’il redoute.

La West River marque une première étape de cette transformation. Wilmarth se souvient des créatures signalées dans les récits d’après-crue et frissonne lorsque son compagnon nomme le cours d’eau. Le lieu ne change pas matériellement : c’est le souvenir des rumeurs qui modifie la façon dont il le perçoit. Les ponts couverts, la voie ferrée à demi abandonnée et les vallées bordées de falaises prolongent cette impression d’un monde où les signes de la présence humaine s’effacent sans disparaître tout à fait.

Après Newfane, la route sinueuse paraît monter, descendre et tourner de sa propre volonté. Cette impression ne signifie pas que le paysage soit vivant : elle traduit la perception de Wilmarth, déjà travaillée par les lettres et les récits d’Akeley. Le trajet devient une expérience de désorientation. Les fermes se font rares, les vallées sont à demi désertes et les montagnes, décrites comme proches et abruptes, donnent l’impression d’enfermer le voyageur. La campagne accompagne ainsi un glissement progressif hors du monde ordinaire.

Le son de l’eau et la présence invisible

La menace passe souvent par les sensations plutôt que par une apparition nette. Dans les bois, Wilmarth entend le gargouillement d’eaux cachées, issues de sources qu’il ne peut voir. Les ruisseaux, d’abord associés à une nature vivante, prennent alors une qualité insidieuse. Le narrateur ne découvre pas une preuve de présence surnaturelle dans chaque bruit : il interprète les sons à la lumière des histoires entendues et des affirmations d’Akeley.

La végétation et le relief renforcent ce décalage entre ce qui est visible et ce qui pourrait se dissimuler. Des routes étroites s’enfoncent dans des bois denses ; les pentes escarpées et les gorges limitent le regard. Dans l’imaginaire de Wilmarth, ces zones deviennent propices aux créatures qu’on ne voit qu’à la lisière de la perception. Le paysage produit une attente : derrière les arbres ou au-delà d’un pli de terrain, quelque chose pourrait être présent, mais le récit ne fournit pas toujours la confirmation que cette impression réclame.

Cette retenue nourrit l’atmosphère. Les légendes locales rapportées par Wilmarth évoquent des êtres qui auraient laissé des traces, fréquenté des vallées reculées et été associés à des disparitions. Ce sont des récits transmis dans la fiction, que le narrateur examine d’abord comme folkloriste, et non un relevé historique du folklore réel du Vermont. Leur fonction est de préparer le regard : avant même qu’Akeley parle de ses découvertes, les collines sont présentées comme un territoire dont les habitants ne connaissent pas tous les recoins.

Les collines d’Akeley, entre folklore et cosmos

Le discours d’Akeley donne une autre échelle aux reliefs. Il situe dans les collines du Vermont des ouvertures vers des mondes souterrains et décrit les montagnes comme des espaces liés à des réalités cosmiques. Ce sont les propos d’un personnage, non une donnée géographique sur le Vermont. La campagne cesse alors d’être seulement reculée : dans l’hypothèse qu’il défend, elle devient un point de contact entre la Terre et des espaces inconnus.

Cette expansion de l’étrange contraste avec le début de l’histoire. Wilmarth se croit d’abord en mesure d’expliquer les récits d’objets flottant dans les rivières par des corps déformés par les eaux et par l’influence de vieilles légendes. Le paysage nourrit donc deux lectures concurrentes : celle d’un folkloriste sceptique, qui rapporte les croyances à l’imagination et aux circonstances, et celle d’Akeley, pour qui les récits cachent une réalité plus vaste. Les lieux ne tranchent pas le débat ; leur isolement rend simplement les interprétations plus difficiles à départager.

Le trajet vers la ferme illustre cette tension sans transformer la campagne en preuve. Les rumeurs précédant le voyage, les reliefs qui barrent le regard et les sons dont l’origine demeure cachée donnent corps aux soupçons de Wilmarth. La nature n’explique pas ce qui se passe, mais elle permet au récit de maintenir côte à côte une lecture ordinaire du folklore et l’hypothèse d’une présence qui échappe aux catégories humaines.

Le Vermont vécu par Lovecraft et celui de Wilmarth

Il faut distinguer l’expérience de l’écrivain de celle de son personnage. Le guide consacré aux sites lovecraftiens affirme que Lovecraft et Vrest Orton louèrent la Dixon House à Brattleboro en juin 1928, et l’associe à « l’Akeley place ». Cette indication biographique et cette identification du guide ne donnent pas pour autant une adresse dans le récit : la nouvelle ne situe pas précisément la ferme. Le séjour réel de l’écrivain ne suffit pas non plus à établir que chaque détail du trajet de Wilmarth reproduit un parcours biographique. Dans la fiction, le narrateur décrit sa première visite au Vermont après ses échanges avec Akeley.

La nouvelle a été publiée dans Weird Tales en août 1931. Son paysage prend forme à partir de repères géographiques nommés, mais aussi d’une représentation littéraire des montagnes, des bois et des eaux reculées. La fin conserve l’incertitude de Wilmarth : il dit ne pas pouvoir prouver son interprétation, et la disparition d’Akeley ne démontre rien à elle seule. Cette hésitation laisse les rivières, les routes et les collines à la frontière entre géographie familière et menace possible.