
Richard Upton Pickman est d’abord le peintre de « Pickman’s Model », dont les tableaux semblent représenter des horreurs observées sur le vif. Il réapparaît dans The Dream-Quest of Unknown Kadath : Randolph Carter le retrouve devenu une goule, figure active et respectée de son peuple. Mettre ces deux apparitions en regard éclaire le lien entre les œuvres de Pickman et les créatures qu’il représente. Pour comprendre le personnage, il faut distinguer le témoignage de Thurber, la révélation de la photographie et le rôle que Pickman joue auprès de Carter.
Pickman entre récit et cycle onirique
Pickman relie deux registres de la fiction de Lovecraft. Dans « Pickman’s Model », il est connu par le récit de Thurber, qui explique à Eliot pourquoi il a rompu avec lui. Dans The Dream-Quest of Unknown Kadath, il apparaît au cours du voyage de Randolph Carter, au cœur d’un monde onirique où les goules parlent, combattent et s’organisent.
Les deux textes ne donnent pas le même type d’information. Le premier construit le mystère autour d’un peintre disparu et de l’origine de ses images. Le second montre Pickman après sa transformation et le fait agir au sein d’une communauté. Leur rapprochement invite à lire son destin comme une continuité entre l’artiste et les créatures qu’il peignait.
Spoilers : la suite révèle le contenu de la photographie qui clôt « Pickman’s Model » et l’identité de la goule rencontrée par Carter.
Dans « Pickman’s Model », un artiste jugé par son témoin
Le récit s’ouvre après la disparition de Pickman. Thurber explique à Eliot qu’il s’est éloigné de lui et ne veut pas retourner dans l’ancien logement du peintre, situé dans le North End de Boston. Pickman n’est donc pas présenté par un narrateur omniscient qui établirait sa biographie : le lecteur le découvre à travers un homme qui l’a fréquenté, admiré, puis a découvert un élément bouleversant son jugement.
Thurber insiste d’abord sur la réputation artistique de Pickman. Il le tient pour le plus grand peintre de Boston et soutient que son art effrayant doit sa force à une observation précise, non à des effets vagues ou à une imagerie conventionnelle. Cette louange appartient à Thurber : elle exprime son admiration et son interprétation de l’œuvre, et non une appréciation indépendante. Même après avoir rompu avec Pickman, il continue d’affirmer son talent, tout en le qualifiant finalement d’être abject.
La rupture de Pickman avec son milieu artistique ne se confond pas avec celle de Thurber. D’autres membres du club se détournent du peintre, notamment après la présentation de Ghoul Feeding, tableau que le club refuse d’exposer et que le Museum of Fine Arts n’accepte pas comme don. Thurber précise que ce rejet n’est pas la raison de sa propre décision. Il admire encore le tableau et accompagne Pickman dans son atelier du North End, où les œuvres montrent des créatures canines, des scènes de cimetière et des attaques dans des lieux contemporains.
Cette différence permet de cerner la fonction de Thurber : il ne rejette pas l’art morbide en tant que tel. Ce qui l’effraie, c’est le réalisme qu’il croit y reconnaître. À ses yeux, les peintures ne ressemblent pas à des fantaisies déformées, mais à des images d’un monde stable, observé avec une précision presque scientifique. L’horreur naît de cette conviction, qu’il construit à partir des tableaux et de ce qu’il pense comprendre de leur auteur.
La photographie : révélation et point de vue
Dans le sous-sol de son atelier, Pickman montre à Thurber une grande toile représentant une créature en train de dévorer un homme. Un papier est fixé au tableau. Thurber le prend pour une photographie de décor, mais le vacarme entendu dans la cave l’effraie et il le glisse machinalement dans sa poche. Le lendemain, il comprend ce que représente l’image : non pas un arrière-plan, mais le modèle monstrueux figurant sur la toile.
Thurber comprend que le papier est une photographie prise sur le vif de ce modèle. Il dit avoir brûlé quelque chose, sans préciser explicitement qu’il s’agit de cette photographie. Le récit fait donc connaître la révélation à travers son témoignage, sans laisser d’image à examiner aux autres personnages.
Le bruit dans la cave, les tunnels évoqués par Pickman et la photographie nourrissent le récit de Thurber. Mais les événements de cette nuit restent racontés par lui : il entend des sons, voit Pickman sortir avec un revolver, puis reçoit son explication selon laquelle des rats se trouvaient dans le vieux puits. Le contraste entre cette explication et la découverte de la photographie donne à la scène sa force, sans transformer le récit en compte rendu extérieur à son témoin.
Le portrait peint et le portrait de famille
Parmi les tableaux de l’atelier figure The Lesson, où des créatures apprennent à un enfant à se nourrir comme elles. Thurber y voit une référence aux enfants échangés contre des changelins. D’autres toiles rapprochent les goules de figures humaines, jusqu’à montrer, dans une scène familiale puritaine, un jeune homme dont le visage rappelle les créatures et ressemble, selon Thurber, à celui de Pickman.
Ce motif donne au peintre une proximité troublante avec son sujet avant même la révélation de la photographie. La ressemblance est un détail de tableau tel que Thurber le rapporte et l’interprète ; elle prend une autre résonance lorsque Pickman réapparaît dans le cycle de Carter. Le jeu entre modèle, image et identité fait de lui plus qu’un artiste fasciné par les monstres : il devient un point de contact entre leur représentation et leur monde.
Dans le cycle de Randolph Carter, une goule à part entière
Dans The Dream-Quest of Unknown Kadath, Carter connaît déjà Pickman. Il se souvient que son ami lui avait présenté une goule, mais le texte ne raconte pas cette rencontre passée. Plus tard, alors qu’il traverse les régions souterraines du rêve, Carter demande des nouvelles de son compagnon disparu. Il apprend que Pickman est devenu une goule influente dans les abîmes proches du monde éveillé.
La rencontre confirme son identité sans ambiguïté : la créature assise sur une pierre tombale de Boston est l’ancien peintre Richard Upton Pickman. Sa métamorphose est déjà si avancée que son origine humaine est devenue difficile à reconnaître. Pourtant, il conserve un souvenir limité de l’anglais et peut communiquer avec Carter par des grognements et des monosyllabes, parfois aidé par le langage des goules. Le lien personnel n’a donc pas entièrement disparu, même si Pickman ressemble à peine à l’homme que Carter a connu.
Pickman ne sert pas seulement à confirmer une révélation macabre. Il a une position dans sa société et intervient dans l’action. Il conseille Carter sur la route à suivre, accepte de lui prêter trois goules pour l’aider à soulever une porte de pierre et participe ensuite à l’organisation des siens aux côtés du voyageur. Lors d’une campagne contre leurs ennemis, il contribue à rassembler et à diriger les goules. Il décourage aussi leur coutume de tuer et de manger leurs propres blessés.
Cette conduite ne transforme pas Pickman en héros moral au sens humain du terme. Elle le caractérise plutôt comme un chef pragmatique, capable de protéger l’organisation de son peuple et de prendre des décisions au cours d’une lutte. Le peintre isolé du récit précédent devient, dans le monde onirique, un membre reconnu d’une communauté. La continuité tient à son identité et à son intérêt pour les goules ; le changement porte sur sa place dans le récit et sur la manière dont les autres personnages le voient.
Une métamorphose attestée, mais sans cause racontée
La juxtaposition des deux œuvres produit une image saisissante : dans « Pickman’s Model », le peintre travaille d’après un modèle qui semble être une créature réelle ; dans The Dream-Quest of Unknown Kadath, il est lui-même devenu une goule. Cette symétrie autorise une lecture thématique : l’artiste qui peint la terreur d’après nature finit par appartenir au monde qu’il représentait. Elle n’explique pas pour autant comment il y est entré.
Lovecraft ne décrit ni les circonstances ni le moment de la transformation, et ne dit pas que les événements de la cave en sont la cause. La disparition de Pickman, la photographie et l’identité de la goule éclairent rétrospectivement le mystère, mais ne racontent pas ce qui relie les deux états du personnage. La transformation est un fait dans le cycle de Carter ; son mécanisme demeure absent.
Les deux textes font ainsi apparaître un contraste net : Thurber découvre le peintre à travers ses œuvres, tandis que Carter retrouve en lui une goule intégrée à sa communauté. Pickman passe de l’artiste dont les tableaux fascinent et effraient à un personnage capable d’agir dans le monde qu’ils semblaient représenter.


