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Une nouvelle de H. P. Lovecraft

Le Descendant – Howard Phillips Lovecraft

Titre original : The Descendant

À Londres vit un homme qui hurle lorsque sonnent les cloches des églises. Il habite seul avec son chat tigré à Gray’s Inn, et on le tient pour un fou inoffensif. Sa chambre est remplie de livres parmi les plus anodins et les plus puérils, et, des heures durant, il tente de s’absorber dans leurs pages insipides. Tout ce qu’il demande à l’existence, c’est de ne pas penser. Pour une raison inconnue, la pensée lui inspire une horreur profonde, et il fuit comme la peste tout ce qui pourrait éveiller son imagination. Il est très maigre, gris et ridé, mais certains affirment qu’il est loin d’être aussi vieux qu’il en a l’air. La peur a planté en lui ses griffes hideuses, et le moindre bruit le fait sursauter, les yeux écarquillés et le front perlé de sueur. Il évite amis et compagnons, car il ne souhaite répondre à aucune question. Ceux qui l’ont connu autrefois comme érudit et esthète trouvent bien pitoyable de le voir ainsi. Il a rompu avec eux voilà des années, et nul ne sait vraiment s’il a quitté le pays ou s’il s’est simplement effacé dans quelque recoin obscur. Cela fait maintenant dix ans qu’il s’est installé à Gray’s Inn, et il n’avait jamais voulu dire où il avait vécu auparavant — jusqu’à la nuit où le jeune Williams acheta le Necronomicon.

Williams était un rêveur de vingt-trois ans à peine. Lorsqu’il emménagea dans la vieille demeure, il perçut quelque chose d’étrange, comme un souffle venu des espaces cosmiques, autour de l’homme gris et flétri qui occupait la chambre voisine. Il s’obstina à gagner son amitié, là où ses anciens proches eux-mêmes n’osaient plus insister, et s’émerveilla de la terreur qui habitait ce veilleur émacié, hagard, toujours aux aguets. Car nul ne pouvait douter que l’homme observait et écoutait sans cesse. Il observait et écoutait davantage avec son esprit qu’avec ses yeux et ses oreilles, et s’efforçait à chaque instant d’étouffer quelque chose en se plongeant inlassablement dans de joyeux romans sans saveur. Et lorsque sonnaient les cloches des églises, il se bouchait les oreilles et hurlait, tandis que le chat gris qui vivait avec lui hurlait à l’unisson jusqu’à ce que le dernier carillon se fût éteint dans ses longues résonances.

Mais Williams eut beau insister, il ne parvint jamais à faire parler son voisin de quoi que ce fût de profond ou de mystérieux. Le vieil homme démentait constamment ce que son apparence et ses manières laissaient attendre de lui ; il affectait un sourire, prenait un ton léger et bavardait avec une agitation fébrile de futilités plaisantes. Sa voix montait et s’épaississait à chaque phrase, jusqu’à se briser enfin en un fausset aigu et incohérent. Pourtant, ses remarques les plus insignifiantes suffisaient à révéler l’étendue et la solidité de son savoir, et Williams ne fut pas surpris d’apprendre qu’il avait étudié à Harrow puis à Oxford. Par la suite, il découvrit qu’il n’était autre que lord Northam, dont l’antique château héréditaire, dressé sur la côte du Yorkshire, faisait l’objet de tant d’histoires singulières. Mais lorsque Williams voulut lui parler du château et de ses prétendues origines romaines, il refusa d’admettre qu’il eût quoi que ce soit d’inhabituel. Il eut même un petit rire strident quand fut évoquée l’existence supposée de cryptes souterraines, creusées dans la falaise massive qui domine avec menace la mer du Nord.

Les choses en restèrent là jusqu’à la nuit où Williams rapporta chez lui l’infâme Necronomicon de l’Arabe dément Abdul Alhazred. Il connaissait l’existence de ce volume redouté depuis l’âge de seize ans, lorsque son goût naissant pour le bizarre l’avait poussé à poser d’étranges questions à un vieux libraire voûté de Chandos Street. Depuis lors, il s’était toujours demandé pourquoi les hommes pâlissaient lorsqu’ils en parlaient. Le vieux libraire lui avait assuré que cinq exemplaires seulement avaient survécu aux édits horrifiés lancés contre l’ouvrage par les prêtres et les législateurs, et que tous étaient conservés sous bonne garde par des dépositaires épouvantés qui avaient osé commencer à déchiffrer ses odieux caractères gothiques. Mais à présent, enfin, Williams avait non seulement découvert un exemplaire accessible, mais il en était devenu propriétaire pour une somme ridiculement faible. Il l’avait trouvé dans la boutique d’un Juif, au cœur des quartiers sordides de Clare Market, où il avait déjà acheté bien des objets étranges. Et il crut presque voir le vieux Lévite noueux sourire sous les broussailles de sa barbe lorsqu’il fit cette extraordinaire découverte. L’épaisse couverture de cuir, munie d’un fermoir de laiton, avait été disposée bien en évidence, et le prix du volume paraissait si absurdement dérisoire.

Un seul regard jeté sur le titre avait suffi à le transporter, et certains des diagrammes insérés dans le vague texte latin avaient éveillé en lui des souvenirs aussi intenses que troublants. Il sentit qu’il devait absolument rapporter au plus vite le pesant ouvrage chez lui et commencer à le déchiffrer. Il quitta donc la boutique avec une telle précipitation que le vieux Juif laissa échapper derrière lui un petit rire inquiétant. Mais une fois le livre en sûreté dans sa chambre, Williams découvrit que l’alliance des caractères gothiques et d’un latin corrompu dépassait de beaucoup ses compétences de linguiste. À contrecœur, il alla demander l’aide de son étrange et craintif ami pour comprendre ce latin médiéval tortueux. Lord Northam débitait des niaiseries minaudières à son chat tigré et sursauta violemment lorsque le jeune homme entra. Puis il aperçut le volume, fut pris d’un tremblement convulsif et perdit tout à fait connaissance lorsque Williams en prononça le titre. Ce fut en revenant à lui qu’il raconta son histoire — la fantastique chimère enfantée par sa folie — dans des murmures frénétiques, de peur que son ami ne tarde à brûler le livre maudit et à en disperser les cendres aux quatre vents.

Quelque chose, murmura lord Northam, avait dû être faussé dès le commencement ; mais les choses n’auraient jamais atteint ce point critique s’il n’avait pas poussé ses explorations trop loin. Il était le dix-neuvième baron d’une lignée dont les origines se perdaient d’une façon inquiétante dans les profondeurs du passé — incroyablement loin, si l’on prêtait foi aux vagues traditions familiales. Celles-ci faisaient remonter son ascendance aux temps antérieurs aux Saxons, lorsqu’un certain Cnaeus Gabinius Capito, tribun militaire de la troisième légion Augusta alors stationnée à Lindum, dans la Bretagne romaine, avait été sommairement relevé de son commandement pour avoir participé à des rites étrangers à toute religion connue. Selon la rumeur, Gabinius avait découvert dans une falaise une caverne où d’étranges êtres se réunissaient pour tracer dans les ténèbres le Signe des Anciens. Les Bretons ne les connaissaient que par la terreur qu’ils leur inspiraient. Ils auraient été les derniers survivants d’une vaste contrée occidentale engloutie par les flots, qui n’avait laissé derrière elle que des îles avec leurs enceintes fortifiées, leurs cercles et leurs sanctuaires, dont Stonehenge était le plus imposant.

Bien entendu, rien ne permettait d’accorder la moindre certitude à la légende selon laquelle Gabinius aurait élevé une forteresse imprenable au-dessus de la caverne interdite et fondé une lignée que ni les Pictes ni les Saxons, ni les Danois ni les Normands ne purent anéantir. Rien ne prouvait davantage que de cette lignée fût issu le hardi compagnon et lieutenant du Prince Noir qu’Édouard III avait créé baron de Northam. Ces récits étaient incertains, mais on les répétait souvent ; et, à dire vrai, les pierres du donjon de Northam ressemblaient d’une manière alarmante à celles du mur d’Hadrien. Enfant, lord Northam avait fait d’étranges rêves lorsqu’il dormait dans les parties les plus anciennes du château. Il avait pris l’habitude de fouiller sa mémoire à la recherche de scènes, de formes et d’impressions à demi indistinctes qui ne correspondaient à aucune expérience de sa vie éveillée. Il était devenu un rêveur pour qui l’existence paraissait terne et insatisfaisante, un chercheur de royaumes étranges et de liens autrefois familiers, mais qu’il ne retrouvait nulle part dans les régions visibles de la Terre.

Convaincu que notre monde tangible n’était qu’un atome au sein d’une trame immense et menaçante, et que des domaines inconnus pressaient de toutes parts contre la sphère du connu et la pénétraient en chaque point, Northam avait puisé, durant sa jeunesse et les premières années de son âge adulte, aux sources de la religion établie et des mystères occultes. Pourtant, il ne trouva nulle part l’apaisement ni la satisfaction qu’il recherchait ; et, à mesure qu’il vieillissait, la fadeur et les limites de l’existence lui devenaient de plus en plus insupportables. Au cours des années 1890, il s’essaya au satanisme, et il dévora toujours avec avidité toute doctrine ou théorie qui semblait promettre une échappatoire aux horizons étroits de la science et aux lois monotones, immuables, de la Nature. Il se plongea avec enthousiasme dans des ouvrages tels que le récit chimérique d’Ignatius Donnelly sur l’Atlantide, et les extravagances d’une douzaine d’obscurs précurseurs de Charles Fort le fascinèrent.

Il était capable de parcourir des lieues pour vérifier une rumeur furtive, recueillie dans quelque village, au sujet d’un prodige anormal. Une fois, il s’enfonça même dans le désert d’Arabie à la recherche d’une Cité sans nom dont de vagues récits évoquaient l’existence, mais qu’aucun homme n’avait jamais contemplée. Peu à peu grandit en lui la conviction obsédante qu’il existait quelque part une porte facile à franchir, qui, pour peu qu’on la découvrît, donnerait libre accès à ces profondeurs extérieures dont les échos résonnaient si faiblement au fond de sa mémoire. Cette porte pouvait se trouver dans le monde visible, mais elle pouvait tout aussi bien n’exister que dans son esprit et dans son âme. Peut-être portait-il au sein de son propre cerveau, encore à demi inexploré, le lien secret qui l’éveillerait à des vies plus anciennes et futures dans des dimensions oubliées ; le lien qui l’unirait aux étoiles, ainsi qu’aux infinis et aux éternités qui s’étendent au-delà.

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