Une nouvelle de H. P. Lovecraft
Le Festival – Howard Phillips Lovecraft
J’étais loin de chez moi, et le charme de la mer orientale pesait sur moi. Dans le crépuscule, je l’entendais battre contre les rochers, et je savais qu’elle s’étendait juste au-delà de la colline, là où les saules tortueux se tordaient sur le ciel qui se dégageait, parmi les premières étoiles du soir. Et puisque mes ancêtres m’avaient appelé vers la vieille ville située plus loin, je poursuivis ma route dans la couche peu profonde de neige fraîche, le long du chemin solitaire qui montait vers Aldébaran, scintillant entre les arbres ; vers cette cité très ancienne que je n’avais jamais vue, mais dont j’avais souvent rêvé.
C’était la saison de Yule, que les hommes appellent Noël, bien qu’ils sachent au fond de leur cœur que cette fête est plus ancienne que Bethléem et Babylone, plus ancienne que Memphis et que l’humanité. C’était la saison de Yule, et j’étais enfin arrivé dans l’antique cité maritime où les miens avaient vécu et célébré leurs fêtes aux temps reculés où toute célébration leur était interdite ; là aussi, ils avaient ordonné à leurs fils de renouveler le rite une fois par siècle, afin que le souvenir des secrets primitifs ne disparût jamais. Mon peuple était ancien, et l’était déjà lorsque cette région fut colonisée, trois cents ans auparavant. C’étaient des êtres singuliers, car ils étaient venus en secret, sombres et furtifs, de jardins méridionaux où les orchidées exhalaient des parfums narcotiques, et ils avaient parlé une autre langue avant d’apprendre celle des pêcheurs aux yeux bleus. À présent, ils étaient dispersés et ne partageaient plus que les rites de mystères qu’aucun vivant ne pouvait comprendre. Cette nuit-là, je fus le seul à revenir dans l’ancienne ville de pêcheurs, comme l’exigeait la légende, car seuls les pauvres et les solitaires se souviennent.
Puis, au-delà de la crête de la colline, j’aperçus Kingsport déployée sous le givre, dans la pénombre du soir ; Kingsport enneigée, avec ses girouettes et ses clochers antiques, ses faîtages et ses cheminées, ses quais et ses petits ponts, ses saules et ses cimetières ; avec les labyrinthes sans fin de ses rues étroites, abruptes et tortueuses, et son vertigineux sommet central, couronné d’une église que le temps n’osait toucher ; avec ses dédales ininterrompus de maisons coloniales, entassées et dispersées dans tous les sens et à toutes les hauteurs comme les cubes en désordre d’un enfant ; tandis que l’Antiquité planait sur des ailes grises au-dessus des pignons blanchis par l’hiver et des toits à versants brisés. Les impostes en éventail et les petites fenêtres à carreaux s’allumaient une à une dans le crépuscule glacé, rejoignant Orion et les étoiles archaïques. Et contre les quais pourrissants battait la mer ; la mer secrète et immémoriale, dont le peuple était issu aux temps anciens.
Au bord de la route, sur la crête, s’élevait un sommet plus haut encore, désolé et balayé par les vents. Je vis que c’était un cimetière, où des pierres tombales noires jaillissaient de la neige telles les ongles pourris d’un cadavre gigantesque. La route vierge de toute empreinte était terriblement solitaire, et il me semblait parfois entendre, au loin, un grincement affreux, semblable à celui d’un gibet secoué par le vent. Quatre de mes parents avaient été pendus pour sorcellerie en 1692, mais j’ignorais en quel lieu précis.
Tandis que la route serpentait sur le versant qui descendait vers la mer, je tendis l’oreille, espérant percevoir les bruits joyeux d’un village à la tombée du soir, mais je n’entendis rien. Je songeai alors à la saison, et me dis que ces vieux Puritains pouvaient fort bien observer des coutumes de Noël qui m’étaient étrangères, faites de prières silencieuses au coin du feu. Dès lors, je cessai d’attendre des réjouissances ou de guetter des voyageurs, et je continuai de descendre, passant devant des fermes éclairées mais silencieuses et des murs de pierre noyés d’ombre, jusqu’aux endroits où les enseignes de boutiques anciennes et de tavernes de marins grinçaient dans la brise salée, tandis que les heurtoirs grotesques des portes encadrées de colonnes luisaient, dans les ruelles désertes et non pavées, à la clarté de petites fenêtres voilées de rideaux.
J’avais consulté des plans de la ville et savais où trouver la demeure des miens. On m’avait assuré que je serais reconnu et bien accueilli, car les légendes villageoises ont la vie longue. Je me hâtai donc par Back Street jusqu’à Circle Court, puis traversai la neige fraîche qui recouvrait l’unique trottoir entièrement dallé de la ville, pour atteindre l’endroit où Green Lane partait derrière la halle du marché. Les vieux plans demeuraient exacts et je n’eus aucune difficulté, bien qu’à Arkham on m’eût certainement menti en prétendant que les tramways allaient jusque-là, car je ne vis aucun fil au-dessus des rues. La neige, de toute façon, aurait dissimulé les rails. J’étais heureux d’avoir choisi de venir à pied, car le village blanc m’avait paru d’une grande beauté depuis la colline ; et j’avais maintenant hâte de frapper à la porte de mes ancêtres, la septième maison à gauche dans Green Lane, avec son vieux toit en pointe et son étage supérieur en saillie, bâtie tout entière avant 1650.
Des lumières brillaient à l’intérieur lorsque je l’aperçus, et les carreaux en losange des fenêtres me montrèrent qu’elle avait dû rester presque inchangée depuis les temps anciens. L’étage supérieur surplombait la rue étroite, envahie d’herbe, et manquait de rejoindre celui de la maison d’en face, lui aussi en surplomb, si bien que je me trouvais presque dans un tunnel. La basse marche de pierre devant la porte était entièrement dépourvue de neige. Il n’y avait aucun trottoir, mais beaucoup de maisons possédaient des portes hautes auxquelles conduisaient deux volées d’escaliers bordées de rampes en fer. Le spectacle était singulier et, comme la Nouvelle-Angleterre m’était étrangère, je n’avais jamais rien vu de pareil. Il me plaisait, mais je l’aurais apprécié davantage s’il y avait eu des traces de pas dans la neige, des gens dans les rues et quelques fenêtres dont les rideaux ne fussent pas tirés.
Lorsque je fis résonner l’antique heurtoir de fer, j’éprouvais déjà une certaine crainte. Une peur sourde s’était peu à peu emparée de moi, peut-être à cause de l’étrangeté de mon héritage, de la tristesse du soir et du silence insolite qui régnait dans cette vieille ville aux coutumes singulières. Et lorsqu’on répondit à mon appel, ma peur devint entière, car je n’avais entendu aucun pas avant que la porte ne s’ouvrît en grinçant. Mais elle se dissipa bientôt, car le vieillard en robe de chambre et pantoufles qui se tenait sur le seuil avait un visage placide qui me rassura. Bien qu’il m’indiquât par gestes qu’il était muet, il traça une formule de bienvenue étrange et archaïque à l’aide du stylet et de la tablette de cire qu’il portait.
Il me fit entrer dans une pièce basse, éclairée par des chandelles, aux énormes poutres apparentes et au mobilier sombre, raide et clairsemé du dix-septième siècle. Le passé y était vivant, car aucun détail ne manquait. Une cheminée profonde s’ouvrait dans un mur, et devant un rouet était assise une vieille femme voûtée, vêtue d’une ample robe et coiffée d’un profond bonnet à large visière. Elle me tournait le dos et filait en silence, malgré la fête. Une humidité indéfinissable semblait imprégner les lieux, et je m’étonnai qu’aucun feu ne flambât dans l’âtre. Le banc à haut dossier faisait face à la rangée de fenêtres voilées de rideaux, sur la gauche, et paraissait occupé, sans que je pusse en être certain. Tout ne me plaisait pas dans ce que je voyais, et la peur précédente revint. Elle s’accrut même à cause de ce qui l’avait d’abord apaisée, car plus j’observais le visage placide du vieillard, plus cette placidité même m’épouvantait. Ses yeux ne bougeaient jamais et sa peau ressemblait trop à de la cire. Enfin, j’acquis la certitude qu’il ne s’agissait pas d’un visage, mais d’un masque d’une habileté diabolique. Pourtant, ses mains molles, étrangement gantées, écrivirent d’un ton aimable sur la tablette que je devais attendre quelque temps avant qu’il pût me conduire au lieu de la célébration.
Le vieillard me désigna une chaise, une table et une pile de livres, puis quitta la pièce. Lorsque je m’assis pour lire, je constatai que les ouvrages étaient blanchis par l’âge et couverts de moisissure. Parmi eux figuraient les extravagants Marvells of Science du vieux Morryster, le terrible Saducismus Triumphatus de Joseph Glanvill, publié en 1681, l’effroyable Daemonolatreia de Remigius, imprimé à Lyon en 1595, et, pire que tout, l’innommable Necronomicon de l’Arabe fou Abdul Alhazred, dans la traduction latine interdite d’Olaus Wormius ; un livre que je n’avais jamais vu, mais au sujet duquel j’avais entendu murmurer des choses monstrueuses.
Personne ne me parlait, mais j’entendais au-dehors les enseignes grincer dans le vent et le ronronnement du rouet, tandis que la vieille femme au bonnet continuait de filer en silence, de filer sans fin. La pièce, les livres et leurs occupants me parurent d’une morbidité profondément inquiétante ; mais puisqu’une ancienne tradition de mes pères m’avait convié à d’étranges festivités, je résolus de m’attendre à des choses singulières.
Je tentai donc de lire, et je ne tardai pas à découvrir, dans ce Necronomicon maudit, un passage qui m’absorba tout entier en me faisant trembler ; une idée et une légende trop hideuses pour que la raison ou la conscience pussent les supporter. Mais je fus troublé lorsqu’il me sembla entendre se refermer l’une des fenêtres auxquelles faisait face le banc, comme si on l’avait ouverte furtivement. Ce bruit avait paru suivre un bourdonnement qui ne provenait pas du rouet de la vieille femme. Cela n’avait toutefois guère d’importance, car elle filait avec ardeur et la vieille horloge venait de sonner. Après cela, je cessai de sentir qu’il y avait des personnes assises sur le banc et poursuivis ma lecture avec une attention frémissante, jusqu’au retour du vieillard. Il portait des bottes et un ample costume d’un autre âge. Il s’assit précisément sur ce banc, de sorte que je ne pouvais plus le voir.
L’attente était assurément éprouvante, et le livre blasphématoire entre mes mains la rendait deux fois plus pénible. Cependant, lorsque onze heures sonnèrent, le vieillard se leva, glissa jusqu’à un coffre massif et sculpté placé dans un angle, et en retira deux manteaux à capuchon. Il en revêtit un et passa l’autre autour des épaules de la vieille femme, qui interrompait enfin son filage monotone. Tous deux se dirigèrent alors vers la porte extérieure ; la femme avançait péniblement, tandis que le vieillard, après avoir pris le livre même que je venais de lire, me faisait signe de le suivre tout en rabattant son capuchon sur ce visage ou ce masque immobile.
Nous sortîmes dans le dédale tortueux de cette ville d’une antiquité inconcevable, sous un ciel sans lune. À mesure que les lumières disparaissaient une à une derrière les fenêtres voilées, l’Étoile du Chien lançait un regard mauvais sur une foule de silhouettes encapuchonnées et drapées de manteaux, qui se déversaient en silence par toutes les portes et formaient de monstrueuses processions dans les rues. Elles passaient devant les enseignes grinçantes et les pignons antédiluviens, sous les toits de chaume et les fenêtres aux carreaux en losange ; elles s’engageaient dans des ruelles vertigineuses où des maisons en ruine se chevauchaient et s’effondraient les unes contre les autres, puis glissaient à travers des cours ouvertes et des cimetières où les lanternes oscillantes dessinaient de surnaturelles constellations titubantes.
Au milieu de ces foules silencieuses, je suivais mes guides privés de voix, heurté par des coudes d’une mollesse surnaturelle et pressé contre des poitrines et des ventres d’une consistance anormalement spongieuse ; mais jamais je n’apercevais un visage ni n’entendais une parole. Toujours plus haut, les colonnes sinistres se faufilaient, et je compris que tous les voyageurs convergeaient vers une sorte de foyer où s’entrecroisaient des ruelles délirantes, au sommet d’une haute colline située au centre de la ville et couronnée par une grande église blanche. Je l’avais aperçue depuis la crête de la route, lorsque j’avais contemplé Kingsport dans le crépuscule naissant, et elle m’avait fait frissonner parce qu’Aldébaran avait semblé se poser un instant en équilibre sur sa flèche fantomatique.
Autour de l’église s’étendait un espace découvert, constitué en partie d’un cimetière hérissé de stèles spectrales, en partie d’une place à demi pavée que le vent avait presque entièrement débarrassée de sa neige. Des maisons d’un archaïsme malsain, aux toits pointus et aux pignons en surplomb, bordaient cette place. Des feux funèbres dansaient au-dessus des tombes, révélant des perspectives macabres, bien qu’étrangement ils ne projetassent aucune ombre. De l’autre côté du cimetière, là où il n’y avait plus de maisons, je pouvais regarder au-delà du sommet de la colline et voir les étoiles scintiller sur le port, tandis que la ville demeurait invisible dans les ténèbres. De temps à autre seulement, une lanterne oscillait horriblement dans les ruelles sinueuses, tentant de rejoindre la foule qui se glissait maintenant sans un mot à l’intérieur de l’église.
J’attendis que la multitude tout entière eût suinté à travers le portail noir et que les derniers retardataires l’eussent suivie. Le vieillard tirait sur ma manche, mais j’étais résolu à entrer le dernier. Enfin, je me décidai, précédé par l’homme sinistre et la vieille fileuse. Au moment de franchir le seuil de ce temple grouillant de ténèbres inconnues, je me retournai une dernière fois vers le monde extérieur, tandis que les phosphorescences du cimetière répandaient une lueur maladive sur les pavés du sommet. Alors je frissonnai. Le vent n’avait laissé que peu de neige, mais quelques plaques subsistaient encore sur le chemin près de l’entrée ; et, dans ce bref regard en arrière, mes yeux troublés crurent voir qu’elles ne portaient aucune marque de pas, pas même les miennes.
Malgré toutes les lanternes qui y étaient entrées, l’église demeurait à peine éclairée, car la plus grande partie de la foule avait déjà disparu. Elle avait remonté la nef entre les hauts bancs blancs jusqu’à la trappe des caveaux, qui bâillait d’une manière répugnante juste devant la chaire, et ses derniers membres s’y tortillaient maintenant en silence. Je les suivis sans un mot, descendant les marches usées jusqu’à la crypte humide et suffocante. L’extrémité de cette file ondoyante de marcheurs nocturnes avait quelque chose de profondément horrible, et lorsqu’ils se mirent à se contorsionner pour pénétrer dans un tombeau vénérable, ils me parurent plus horribles encore.
Je remarquai alors une ouverture dans le sol du tombeau, par laquelle la foule se laissait glisser. Un instant plus tard, nous descendions tous un escalier menaçant, grossièrement taillé dans la pierre ; un étroit escalier en colimaçon, humide et chargé d’une odeur singulière, qui s’enfonçait sans fin dans les entrailles de la colline, entre des murs monotones de blocs ruisselants et de mortier effrité. Cette descente silencieuse était effroyable et, après un intervalle interminable, je constatai avec horreur que les murs et les marches changeaient de nature, comme s’ils avaient été creusés directement dans la roche vive. Mais ce qui me troublait le plus, c’était que les innombrables pas ne produisaient aucun bruit et n’éveillaient aucun écho.
Après d’autres éternités de descente, j’aperçus des passages latéraux, ou des terriers, qui débouchaient dans ce puits de mystère nocturne depuis d’inconnus replis de ténèbres. Ils devinrent bientôt extrêmement nombreux, pareils aux catacombes impies d’une menace sans nom, et l’odeur âcre de décomposition qu’ils exhalaient devint tout à fait insupportable. Je compris que nous avions dû traverser la montagne et nous enfoncer sous la terre même de Kingsport, et je frissonnai à l’idée qu’une ville pût être si ancienne et si infestée par la vermine du mal souterrain.
Puis j’aperçus le flamboiement livide d’une pâle lumière, et j’entendis le clapotis insidieux d’eaux que le soleil n’avait jamais touchées. Je frissonnai de nouveau, car les choses que cette nuit m’avait apportées me répugnaient, et je regrettai amèrement qu’un ancêtre m’eût jamais appelé à ce rite primordial. À mesure que l’escalier et le passage s’élargissaient, j’entendis un autre son : la maigre plainte geignarde d’une flûte chétive. Et soudain s’ouvrit devant moi la perspective sans limites d’un monde intérieur : une immense grève envahie de végétations fongueuses, éclairée par une colonne éructante de flammes verdâtres et maladives, que baignait un large fleuve huileux venu d’abîmes effroyables et insoupçonnés, avant d’aller rejoindre les gouffres les plus noirs d’un océan immémorial.
Défaillant et haletant, je contemplai cet Érèbe sacrilège de champignons titanesques, de feu lépreux et d’eaux visqueuses. Je vis les foules encapuchonnées former un demi-cercle autour du pilier enflammé. C’était le rite de Yule, plus ancien que l’homme et destiné à lui survivre ; le rite primordial du solstice et de la promesse du printemps au-delà des neiges ; le rite du feu et des feuillages persistants, de la lumière et de la musique. Dans cette grotte stygienne, je les vis accomplir le rite, adorer la colonne maladive et jeter dans l’eau des poignées arrachées à la végétation visqueuse qui luisait en vert sous la clarté chlorotique.
Je vis cela, et je vis aussi, loin de la lumière, une chose informe accroupie qui tirait de sa flûte une musique répugnante. Tandis qu’elle jouait, il me sembla entendre des battements étouffés et pestilentiels dans les ténèbres fétides où mon regard ne pouvait pénétrer. Mais ce qui m’effrayait le plus était la colonne de flammes elle-même. Elle jaillissait comme un volcan depuis des profondeurs insondables et inconcevables, sans projeter les ombres qu’aurait dû produire une flamme naturelle, et recouvrait la roche nitreuse de la voûte d’un vert-de-gris ignoble et venimeux. Car toute cette combustion bouillonnante ne dégageait aucune chaleur, mais seulement la moiteur glacée de la mort et de la corruption.
L’homme qui m’avait conduit jusque-là se glissa en ondulant jusqu’au bord même de l’horrible flamme et exécuta des gestes cérémoniels rigides face au demi-cercle. À certains moments du rituel, les fidèles se prosternaient en rampant, surtout lorsqu’il élevait au-dessus de sa tête l’abominable Necronomicon qu’il avait emporté. Je me prosternai moi aussi chaque fois, car les écrits de mes ancêtres m’avaient appelé à cette célébration.
Puis le vieillard fit un signe au joueur de flûte à demi visible dans l’obscurité. Celui-ci transforma aussitôt son faible bourdonnement en un autre, à peine plus fort et joué dans une tonalité différente ; et ce changement déclencha une horreur inconcevable et inattendue. Devant cette horreur, je m’effondrai presque sur le sol couvert de lichens, paralysé par une terreur qui n’appartenait ni à ce monde ni à aucun autre, mais seulement aux espaces déments qui s’étendent entre les étoiles.
Hors de l’inimaginable noirceur qui régnait au-delà de la lueur gangrenée de cette flamme froide, hors des lieues tartaréennes où le fleuve huileux roulait, étrange, silencieux et insoupçonné, surgit, avançant par lourds battements rythmiques, une horde de créatures ailées hybrides, dociles et dressées, qu’aucun œil sain n’aurait pu saisir entièrement et qu’aucun esprit sain n’aurait pu conserver tout entières dans sa mémoire. Ce n’étaient pas vraiment des corbeaux, ni des taupes, ni des vautours, ni des fourmis, ni des chauves-souris vampires, ni des êtres humains en décomposition ; mais quelque chose dont je ne peux ni ne dois me souvenir.
Elles progressaient mollement, à moitié sur leurs pattes palmées, à moitié portées par leurs ailes membraneuses. Lorsqu’elles atteignirent la foule des célébrants, les silhouettes encapuchonnées les saisirent, les enfourchèrent, puis partirent une à une le long de ce fleuve privé de lumière, vers des gouffres et des galeries de terreur où des sources empoisonnées alimentaient des cataractes effroyables et impossibles à découvrir.
La vieille fileuse était partie avec la foule, et le vieillard n’était resté que parce que j’avais refusé lorsqu’il m’avait fait signe de saisir une créature et de la chevaucher comme les autres. En me relevant avec peine, je vis que l’informe joueur de flûte avait roulé hors de vue, mais que deux des bêtes attendaient encore patiemment près de nous.
Comme je reculais, le vieillard sortit son stylet et sa tablette. Il écrivit qu’il était le véritable représentant de mes ancêtres, ceux qui avaient fondé en ce lieu antique le culte de Yule ; qu’il avait été décidé que je reviendrais, et que les mystères les plus secrets devaient encore être accomplis. Il écrivit cela d’une main très ancienne et, comme j’hésitais toujours, il tira de son ample robe une chevalière et une montre, toutes deux frappées des armes de ma famille, afin de prouver qu’il était bien celui qu’il prétendait être. Mais cette preuve était abominable, car de vieux documents m’avaient appris que cette montre avait été enterrée avec mon arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père en 1698.
Enfin, le vieillard rabattit son capuchon et me désigna la ressemblance familiale de son visage. Mais je ne fis que frissonner, car j’étais convaincu que ce visage n’était qu’un masque de cire diabolique. Les animaux battant mollement des ailes grattaient maintenant les lichens avec impatience, et je vis que le vieillard lui-même était presque aussi agité qu’eux. Lorsque l’une des créatures commença à se dandiner pour s’éloigner, il se retourna brusquement afin de l’arrêter ; et la violence soudaine de son mouvement délogea le masque de cire de ce qui aurait dû être sa tête.
Alors, parce que ce cauchemar me barrait l’accès à l’escalier de pierre par lequel nous étions descendus, je me jetai dans le fleuve souterrain et huileux qui bouillonnait quelque part en direction des grottes marines. Je me précipitai dans ce suc putrescent des horreurs intérieures de la terre avant que la folie de mes cris ne fît fondre sur moi toutes les légions de charnier que pouvaient dissimuler ces gouffres pestilentiels.
À l’hôpital, on me raconta qu’on m’avait trouvé à l’aube dans le port de Kingsport, à demi gelé, cramponné à un morceau de mât à la dérive que le hasard avait envoyé pour me sauver. On m’expliqua que j’avais pris le mauvais embranchement sur la route de la colline, la nuit précédente, et que j’étais tombé du haut des falaises d’Orange Point ; conclusion qu’ils avaient tirée des empreintes découvertes dans la neige.
Je ne pouvais rien répondre, car tout était faux. Tout était faux : la grande fenêtre donnait sur un océan de toits dont un sur cinq à peine était ancien, et j’entendais dans les rues, en contrebas, le bruit des tramways et des automobiles. Ils affirmaient que cette ville était Kingsport, et je ne pouvais le nier. Lorsque j’entrai en délire en apprenant que l’hôpital se trouvait près du vieux cimetière de Central Hill, ils m’envoyèrent à St. Mary’s Hospital, à Arkham, où l’on pourrait mieux me soigner.
Je m’y plaisais, car les médecins avaient l’esprit ouvert. Ils usèrent même de leur influence afin que je pusse consulter l’exemplaire soigneusement protégé de l’odieux Necronomicon d’Alhazred, conservé dans la bibliothèque de l’université Miskatonic. Ils parlèrent d’une « psychose » et convinrent qu’il valait mieux me permettre de délivrer mon esprit de toutes les obsessions qui me tourmentaient.
Je relus donc cet affreux chapitre, et mon frisson redoubla, car il ne m’était effectivement pas inconnu. Je l’avais déjà vu, quoi que pussent prétendre les empreintes ; quant au lieu où je l’avais vu, mieux valait l’oublier. Nul ne pouvait m’en raviver le souvenir pendant mes heures de veille ; mais mes rêves sont emplis de terreur à cause de phrases que je n’ose citer. Je n’ose rapporter qu’un seul paragraphe, transposé dans le meilleur anglais que je puisse tirer de ce bas latin maladroit.
« Les cavernes les plus profondes, écrivit l’Arabe fou, ne doivent pas être sondées par les yeux qui voient, car leurs merveilles sont étranges et terrifiantes. Maudit soit le sol où les pensées mortes reprennent vie sous des formes nouvelles et insolites, et malfaisant soit l’esprit que ne retient aucune tête. Ibn Schacabac parlait avec sagesse lorsqu’il disait : heureuse est la tombe où nul sorcier ne repose, et heureuse est la ville nocturne dont tous les sorciers sont réduits en cendres. Car une antique rumeur prétend que l’âme de celui qui s’est vendu au diable ne se hâte pas de quitter sa dépouille d’argile, mais engraisse et instruit le ver même qui la ronge ; jusqu’à ce que de la corruption jaillisse une vie horrible, et que les obscurs charognards du sol acquièrent assez de ruse pour tourmenter la terre et enflent monstrueusement afin de la ravager. De grands trous sont creusés en secret là où les pores de la terre devraient suffire, et des choses ont appris à marcher qui devraient ramper. »
Contexte et publication
À propos de l’œuvre
Lovecraft rédige The Festival en octobre 1923. La description de Kingsport doit beaucoup à Marblehead, ville côtière du Massachusetts qu’il avait découverte le 17 décembre 1922. Cette visite l’avait profondément marqué ; pour composer sa nouvelle, il intégra au décor fictif des éléments inspirés de la géographie, de l’architecture coloniale et de l’histoire de Marblehead.
La nouvelle paraît pour la première fois en janvier 1925 dans le volume 5, numéro 1 de la revue américaine Weird Tales. Elle occupe les pages 169 à 174 de ce numéro. Le récit accorde une place importante au Necronomicon, présenté aux côtés de véritables ouvrages anciens consacrés à la sorcellerie ou à la démonologie. Lovecraft clôt également le texte par une longue citation fictive du livre d’Abdul Alhazred, renforçant ainsi son apparence de grimoire authentique.
Pour aller plus loin
