Celephaïs : résumé du récit et destin de Kuranes

Un homme vêtu d'un long manteau noir se tient sur une falaise entre une ville industrielle sombre et une cité lumineuse aux architectures orientales avec des voiliers sur une rivière au coucher de soleil.

Celephaïs raconte comment Kuranes, un homme isolé et ruiné dans le Londres moderne, retrouve en rêve une cité merveilleuse liée à son enfance. Après plusieurs retours dans ce monde, il cherche à rejoindre Serannian, puis ne parvient plus à retrouver Celephaïs et finit par quitter la vie éveillée. Attention, spoilers : la fin révèle qu’il règne désormais sur les contrées du rêve, tandis qu’un corps de vagabond est rejeté sur la côte près d’Innsmouth. L’article résume les étapes de cette quête et examine le contraste entre l’accomplissement de Kuranes dans le rêve et sa disparition du monde réel.

Un homme déraciné retrouve la cité de ses rêves

La nouvelle s’ouvre sur Kuranes découvrant, dans un rêve, une cité installée dans une vallée au bord de la mer. Des galères colorées quittent son port en direction de l’horizon, tandis qu’une montagne enneigée domine le rivage. Le nom de Kuranes appartient lui aussi au rêve : éveillé, il en porte un autre. À Londres, il est seul, dernier membre de sa famille, sans fortune ni terres. Il écrit le récit de ses songes, mais ceux qui le lisent s’en moquent ; il finit donc par garder ses textes pour lui, puis cesse d’écrire.

Ce contraste donne au récit son point de départ. La vie éveillée de Kuranes ne lui offre ni reconnaissance ni attachement, alors que le rêve lui ouvre un espace de beauté. Lovecraft présente ce choix sans le réduire à une simple fantaisie décorative : Kuranes préfère chercher la beauté dans l’imagination plutôt que d’accepter la vision désenchantée du monde que défendent les écrivains autour de lui. Son refuge est à la fois un lieu rêvé et un monde qui semble conserver une part de son enfance.

Kuranes revient en effet à Celephaïs par le souvenir d’un rêve ancien. Enfant, près d’un village côtier, il s’était assoupi en regardant les nuages et avait aperçu la ville. Il allait embarquer sur une galère dorée quand sa nourrice et d’autres personnes l’avaient réveillé et ramené chez lui. Quarante ans ont passé dans le monde éveillé. La cité qu’il entrevoit au début du récit lui paraît pourtant familière, comme si son esprit y avait séjourné pendant une éternité contenue dans une heure.

Le retour à Ooth-Nargai et le voyage interrompu

Lors de sa première tentative adulte, Kuranes ne fait qu’apercevoir Celephaïs avant de se réveiller. Trois nuits plus tard, il y retourne. Le chemin passe par le village côtier endormi ou mort, puis par un gouffre qu’il traverse en flottant dans l’obscurité. Cette fois, il se pose sur une colline et descend vers la ville. Le paysage retrouve ses détails familiers : les fleurs, le pont de bois où il avait gravé son nom, les portes de bronze et les pavés d’onyx.

À Celephaïs, Kuranes retrouve des habitants qui l’accueillent comme s’il n’était jamais parti. Les marchands, les chameliers, les sentinelles et les prêtres paraissent inchangés. Au temple turquoise de Nath-Horthath, les prêtres lui expliquent qu’à Ooth-Nargai le temps ne passe pas et que seule demeure la jeunesse perpétuelle. Le retour n’est donc pas celui d’un visiteur découvrant une ville nouvelle : Kuranes retrouve un lieu qui a gardé l’apparence de son souvenir d’enfance.

Il ne veut cependant pas se contenter de la cité. Il désire partir vers les contrées lointaines dont lui parlent les marins, et retrouver le capitaine Athib, qu’il avait connu autrefois. Athib ne semble pas avoir vieilli depuis leur première rencontre. Ensemble, ils embarquent et traversent la mer de Cereneria. La galère franchit l’horizon sans s’arrêter : elle navigue alors dans le ciel, au-dessus de terres et de villes baignées d’une lumière qui ne décline pas.

Le voyage doit les mener à Serannian, la cité de marbre rose bâtie dans les nuages. Mais alors que les tours de la ville commencent à apparaître, Kuranes se réveille dans sa mansarde londonienne. Cette interruption est décisive : il a retrouvé Celephaïs, mais n’a pas atteint la destination qui l’attirait au-delà de la mer. Le récit ne présente pas ce réveil comme une preuve que le voyage n’aurait été qu’une illusion ; il maintient plutôt l’écart entre les deux mondes et la frustration de Kuranes face à un retour forcé.

Des rêves de plus en plus lointains

Pendant des mois, Kuranes cherche à retrouver Celephaïs et les galères capables de gagner Serannian. Ses rêves l’emmènent ailleurs, dans des lieux parfois magnifiques, parfois inquiétants, mais personne ne sait lui indiquer le chemin d’Ooth-Nargai. Parmi ces visions, il découvre un jardin sans habitants, où il ne rencontre que des oiseaux, des abeilles et des papillons. Dans un autre rêve, une ville ancienne apparaît sous une aurore menaçante, marquée par la ruine et la mort. Ces étapes ne remplacent pas Celephaïs : elles soulignent au contraire l’échec de sa recherche, même lorsque le rêve reste riche en merveilles.

Le récit mentionne également sa rencontre avec un grand prêtre masqué, solitaire dans un monastère de pierre sur le plateau désertique de Leng. Cette vision ne lui rend pas la cité perdue. Kuranes supporte de moins en moins les heures de veille et commence à acheter des drogues pour prolonger son sommeil. Le haschisch l’entraîne jusqu’à une région de l’espace où, selon une forme gazeuse qu’il y rencontre, la forme n’existe pas et où la matière, l’énergie et la gravitation appartiennent à une réalité plus limitée que cet espace. La scène élargit momentanément l’échelle du récit, mais son enjeu demeure celui de Kuranes : s’éloigner davantage du monde éveillé pour retrouver le lieu qui lui échappe.

À mesure qu’il dépense son argent, sa situation matérielle se dégrade. Il n’a bientôt plus les moyens d’acheter de drogues. Un jour d’été, il est expulsé de sa mansarde et erre dans les rues jusqu’à un endroit où les maisons s’espacent. C’est alors que survient l’accomplissement annoncé par la scène finale : une troupe de chevaliers venue de Celephaïs le rejoint. Leur chef explique que cette escorte a été envoyée en son honneur, parce que Kuranes a créé Ooth-Nargai dans ses rêves et doit en devenir le dieu principal.

La fin de Celephaïs : le triomphe du rêve et le corps sur la côte

Les chevaliers donnent un cheval à Kuranes et le placent à la tête de la troupe. Leur chevauchée traverse les campagnes du Surrey et semble remonter le temps : les villages traversés prennent l’apparence de ceux que Chaucer ou des hommes plus anciens auraient pu connaître. À l’aube, ils atteignent le village de l’enfance de Kuranes, désormais vivant. La troupe prend la route du gouffre qu’il traversait auparavant dans ses rêves nocturnes.

Au moment où les chevaux approchent du précipice, une lumière dorée recouvre le paysage. L’abîme se transforme en chaos lumineux, et les chevaliers plongent avec Kuranes dans le vide, flottant au milieu des nuages et des éclats de lumière. Ceux-ci s’écartent enfin pour révéler Celephaïs et le rivage que le récit avait décrits au début. Kuranes règne désormais sur Ooth-Nargai et les régions voisines du rêve, depuis Celephaïs ou Serannian ; le narrateur affirme qu’il y règne encore et qu’il y sera heureux pour toujours.

Mais la nouvelle associe cette souveraineté à une chute dans le monde éveillé. En contrepoint du règne éternel, elle évoque un corps de vagabond que les marées rejettent sur les rochers, près d’Innsmouth et de Trevor Towers. Le texte ne dit pas explicitement que ce corps est celui de Kuranes. Toutefois, la proximité des deux événements — son départ de la vie éveillée, puis la découverte du corps — rattache fortement son destin à cette mort. La lecture la plus naturelle est donc qu’il a trouvé son accomplissement dans le rêve au prix de sa disparition physique, sans que le récit formule l’identification comme une déclaration directe.

La dernière note ajoute une ironie sociale au contraste. Près de Trevor Towers vit un riche brasseur qui a acheté l’atmosphère d’une noblesse disparue. Kuranes, lui, descend d’une famille autrefois installée dans une grande demeure ancestrale, mais a perdu son patrimoine et finit sans abri. La splendeur durable qu’il obtient dans le rêve répond ainsi à la pauvreté et au déracinement du monde réel. Ce dénouement n’efface pas la mort : il la place à côté d’une victoire imaginaire que le narrateur raconte comme une réalité dans le royaume du rêve.

L’imagination comme refuge, et comme renoncement

On peut lire Celephaïs comme un récit sur la puissance réparatrice de l’imagination : l’homme dont les écrits sont tournés en dérision dans le monde moderne devient le souverain d’un univers qu’il a rêvé. Mais cette interprétation ne rend pas son sort simplement heureux. Pour rejoindre le rêve, Kuranes cherche de plus en plus à prolonger son sommeil par les drogues, perd sa chambre et disparaît du monde social. Le récit associe donc le refuge esthétique à une forme de renoncement, sans réduire l’un à l’autre.

La nouvelle parut pour la première fois dans le numéro de mai 1922 de The Rainbow. Sa fin conserve cette double tonalité : elle accorde à Kuranes l’éternité rêvée qu’il désirait, tout en laissant entrevoir le coût de cette conquête dans le monde éveillé.