
Lovecraft admirait profondément Arthur Machen et a nommé plusieurs de ses œuvres, notamment The Great God Pan, The White People, The White Powder et The Three Impostors. Dans son essai Supernatural Horror in Literature comme dans ses lettres, il loue la puissance de suggestion de Machen, sa retenue et la façon dont l’inquiétant s’insinue dans un monde reconnaissable. Ces appréciations documentent une proximité esthétique, mais ne suffisent pas à établir l’emprunt d’une intrigue ou d’un motif précis. Les récits cités permettent de comprendre ce que Lovecraft admirait dans l’horreur machénienne — et pourquoi il distinguait ses différentes formes.
Dans Supernatural Horror in Literature et dans sa correspondance, Lovecraft nomme plusieurs œuvres d’Arthur Machen et précise ce qu’il en admire. Il distingue notamment les terreurs plus tangibles de The Great God Pan et de The White Powder de la subtilité de The White People. Son intérêt porte sur des récits où l’inquiétant se révèle par degrés, au sein de cadres familiers. Les textes permettent ainsi d’étudier une admiration et des affinités esthétiques bien réelles, sans transformer une ressemblance en preuve d’emprunt.
Les œuvres de Machen que Lovecraft cite
Dans son essai Supernatural Horror in Literature, Lovecraft présente Machen comme l’un des grands auteurs vivants de l’horreur cosmique. Il estime que peu d’écrivains peuvent l’égaler au sommet de son art et juge que ses récits d’horreur des années 1890 et du début du XXe siècle occupent une place singulière dans l’histoire du genre. Son étude ne se limite pas à cet éloge : elle s’arrête sur plusieurs titres et examine les procédés qui, selon lui, leur donnent leur force.
Lovecraft consacre une attention particulière à The Great God Pan, paru en 1894. Il en résume le point de départ : une expérience cérébrale permet à une femme d’entrevoir une réalité terrifiante, et les conséquences de cette expérience se déploient dans la suite du récit. Son appréciation comporte une réserve précise. Il reconnaît du mélodrame et des coïncidences qui peuvent paraître excessives lorsqu’on isole les éléments de l’intrigue. Mais, à ses yeux, la progression et l’accumulation des révélations donnent à l’ensemble une forte puissance d’effroi.
Il juge The White People moins complexe dans son intrigue, mais supérieur à The Great God Pan par son atmosphère et sa valeur artistique. Il s’intéresse notamment à la forme de récit adoptée par Machen : une partie centrale prend la forme des notes d’une jeune fille, dont la nourrice lui transmet des savoirs interdits. Le ton enfantin contraste avec la portée inquiétante de ce qui est raconté. Lovecraft voit dans le choix et la retenue avec lesquels Machen introduit ces éléments une part essentielle de la réussite du texte.
Cette préférence apparaît aussi dans une lettre à Robert E. Howard datée du 4 octobre 1930. Lovecraft y qualifie The White People de récit le plus subtil de Machen et le tient pour son meilleur. Il oppose cette subtilité aux terreurs plus tangibles de The Great God Pan et de The White Powder. La comparaison montre que son admiration ne repose pas sur un seul type d’effet : il apprécie à la fois les manifestations visibles de l’horreur et les récits qui font davantage travailler l’allusion.
The Three Impostors compte également parmi les titres importants à ses yeux. Dans une lettre à Frank Belknap Long du 8 janvier 1924, Lovecraft précise qu’il ne connaît pas les essais de Machen, mais qu’il lui suffit que celui-ci ait écrit ce livre. Dans son essai, il s’attarde sur un épisode, The Novel of the Black Seal. Il y relève l’idée d’une race primitive vivant sous les collines galloises, associée à l’origine de légendes sur les fées et les « petits gens ». Son résumé évoque aussi des signes gravés dans la pierre galloise, rapprochés de caractères sur un sceau ancien, et l’enquête d’un professeur qui mène vers des découvertes inquiétantes.
Lovecraft mentionne enfin The Hill of Dreams et la Chronicle of Clemendy dans son portrait général de Machen. Il présente le premier comme une œuvre importante de son imaginaire, tandis que les récits d’horreur occupent une place centrale dans son examen du fantastique. Cette différence de traitement aide à situer ses commentaires : tous les livres cités ne sont pas évalués selon les mêmes critères.
Une admiration affirmée dans les lettres
La correspondance rend l’enthousiasme de Lovecraft particulièrement clair. Le 3 juin 1923, il écrit à Frank Belknap Long : « Machen is a Titan—perhaps the greatest living author—and I must read everything of his. » Il qualifie ainsi Machen de Titan, peut-être le plus grand auteur vivant, et dit vouloir lire toute son œuvre. La phrase témoigne de l’ampleur de son admiration à cette date, sans établir qu’il avait déjà lu chaque livre de l’écrivain.
Dans une autre lettre à Long, datée du 8 janvier 1924, Lovecraft loue chez Machen une capacité à suggérer l’indicible, qu’il estime supérieure à celle de Poe sur ce point, tout en jugeant Poe plus grand comme artiste dans son ensemble. Il formule donc des appréciations nuancées : un auteur peut exceller dans une qualité particulière sans être, à ses yeux, supérieur sur tous les plans. Ces comparaisons éclairent les critères de Lovecraft — intensité de l’effroi, force de suggestion et maîtrise de l’effet — plutôt qu’elles ne désignent une filiation directe.
Les lettres montrent que Lovecraft admirait des œuvres précises de Machen ; son essai permet de comprendre les procédés qu’il y remarquait. Pour parler d’influence, il faut distinguer cette admiration documentée d’une reprise démontrable : la proximité de deux motifs, à elle seule, ne permet pas d’affirmer que l’un a été emprunté à l’autre.
La peur progresse par accumulation et par retenue
Dans son analyse de The Great God Pan, Lovecraft insiste sur la manière dont l’effroi se construit dans la durée. Il retient l’accumulation du suspense et les révélations successives, plutôt qu’un événement isolé. Sa réserve sur le mélodrame et les coïncidences ne l’empêche pas de juger que la dynamique générale du récit leur donne une fonction dans l’effet d’ensemble. Son éloge porte donc sur une expérience organisée au fil de la narration.
Pour The White People, il met en avant un autre équilibre. La voix de la jeune narratrice, les allusions à des pratiques inconnues et les termes étranges rapportés dans ses notes installent progressivement un univers inquiétant. Le texte ne présente pas d’emblée un exposé ordonné de ce qui se passe : le lecteur avance à travers les mots et la perception de l’enfant. Le contraste entre l’innocence du ton et la gravité des révélations devient l’un des ressorts de l’horreur. C’est ce travail de sélection et de retenue que Lovecraft qualifie de particulièrement réussi.
Cette lecture rejoint un principe général de Supernatural Horror in Literature. Lovecraft y soutient que l’atmosphère importe davantage que la seule mécanique de l’intrigue : un récit étrange doit faire sentir le contact avec des forces ou des domaines inconnus et maintenir cet effet avec cohérence. Son appréciation de Machen s’inscrit ainsi dans sa réflexion critique sur l’horreur. Elle révèle une affinité de conception, sans réduire les deux écrivains à une même méthode.
Des motifs à rapprocher sans conclure à un emprunt
Les commentaires de Lovecraft sur Machen font ressortir plusieurs motifs qui se prêtent à la comparaison : l’existence de réalités cachées sous le monde quotidien, la survivance de savoirs anciens, la découverte graduelle d’une menace et la profondeur historique de certains lieux. Dans The Novel of the Black Seal, les collines galloises, les inscriptions et les légendes de peuples souterrains s’inscrivent dans une enquête qui conduit vers l’inconnu. Ces éléments sont présents dans le résumé critique de Lovecraft ; ils ne désignent pas pour autant une source directe d’un récit particulier de celui-ci.
Les motifs fantastiques peuvent circuler et se transformer, ou apparaître chez différents auteurs sans qu’une relation d’emprunt soit établie. Dans le cas de Machen, le lien le mieux documenté est la lecture admirative de Lovecraft : il cite des textes, les évalue et isole des qualités qui comptent aussi dans sa propre conception de l’horreur. L’essai fournit des exemples concrets de ce qu’il retient — l’atmosphère, la progression, la suggestion — tandis que les lettres témoignent de la place exceptionnelle qu’il accorde à l’écrivain gallois.
Parler d’une proximité esthétique permet donc de comparer leurs façons de faire naître l’inquiétude sans affirmer qu’un élément précis de l’œuvre de Lovecraft vient de Machen. Les œuvres citées montrent ce que Lovecraft admirait : tantôt une horreur plus tangible, tantôt une menace qui s’insinue par le langage et les détails. C’est dans cette diversité d’effets, et dans l’attention qu’il leur porte, que se dessine le lien entre les deux auteurs.



