Lovecraft et Clark Ashton Smith : une amitié épistolaire, sans collaboration d’écriture attestée

Deux hommes en tenue ancienne échangent des lettres éclatantes sur un bureau en bois richement décoré de bougies allumées, sous un ciel nocturne visible par une fenêtre.

Lovecraft et Clark Ashton Smith ont entretenu une amitié littéraire durable par correspondance, sans jamais se rencontrer. Commencé en 1922, leur échange associe lectures de manuscrits, discussions sur la fiction étrange et conseils de publication. Il révèle une estime réciproque et un dialogue suivi, mais ne suffit pas à faire d’eux des coauteurs ni à attribuer automatiquement à l’un les inventions de l’autre. Les lettres permettent plutôt de comprendre comment deux écrivains, aux conceptions différentes du fantastique, se sont encouragés et ont partagé leurs réflexions sur le récit.

Une relation construite par les lettres

La correspondance entre H. P. Lovecraft et Clark Ashton Smith commence en 1922, lorsque Lovecraft adresse une lettre de lecteur au poète californien. L’échange se poursuit jusqu’à la mort de Lovecraft, en 1937. Le volume Dawnward Spire, Lonely Hill: The Letters of H. P. Lovecraft and Clark Ashton Smith, édité par David E. Schultz et S. T. Joshi, rassemble 330 lettres échangées pendant ces quinze années. Les deux écrivains vivent à distance l’un de l’autre et ne se rencontrent jamais : leur relation se développe par le courrier, la lecture et la discussion.

Ces lettres dessinent une amitié littéraire concrète. Les auteurs parlent de leurs textes, de leurs publications et de leurs idées sur le récit étrange. Leur échange prend aussi place dans un réseau où se croisent d’autres écrivains et correspondants, parmi lesquels Donald Wandrei, August Derleth et Robert E. Howard. La correspondance de Lovecraft avec Robert E. Howard offre un autre exemple de la place que ces échanges épistolaires occupent dans la vie littéraire de Lovecraft, sans que les deux relations soient pour autant identiques.

La relation attestée est celle d’un dialogue épistolaire nourri de lectures, de conseils et de réflexions, plutôt que d’une collaboration d’écriture documentée. Cette distinction permet de parler de leur proximité sans transformer une amitié et une estime mutuelle en œuvre commune.

Les encouragements de Lovecraft à son correspondant

Lovecraft suit avec attention l’activité de Smith et l’encourage à faire connaître ses écrits. La présentation de leur correspondance indique qu’il l’incite à proposer ses poèmes à Weird Tales. Il lui donne aussi des conseils pratiques pour la publication. Dans sa lettre du 27 novembre 1927, il lui recommande avec insistance de prendre contact avec W. Paul Cook au sujet d’un nouveau recueil. Il écrit qu’il a hâte de voir un ouvrage de Smith publié « d’une manière digne de son mérite ». La lettre témoigne à la fois de son admiration et de son désir de soutenir les projets de son correspondant.

Le même courrier porte sur des œuvres précises. Lovecraft loue la traduction de Verlaine réalisée par Smith, qu’il juge « fraîche, gracieuse et délicate », et l’encourage à poursuivre ce travail. Il s’intéresse également à un hommage de Smith au poète George Sterling, qu’il trouve particulièrement approprié et distingué. Ces remarques montrent que leur échange ne se limite pas aux récits fantastiques : ils se lisent aussi comme poètes et discutent de traductions et d’hommages littéraires.

Le soutien passe également par la lecture des textes en cours. La présentation éditoriale du volume précise que Smith a lu à plusieurs reprises des récits de Lovecraft à l’état de manuscrit. Cette attention place Smith parmi les lecteurs auxquels Lovecraft soumet des œuvres avant leur publication. Elle donne à leur correspondance une dimension de conseil et de retour critique, au-delà de la simple admiration à distance.

Deux façons d’imaginer le récit étrange

Les lettres donnent aussi accès à leurs réflexions sur la fiction. La présentation de Dawnward Spire, Lonely Hill rapporte une différence de conception : Lovecraft se décrivait comme un « prose realist », tandis que Smith disait : « I am far happier when I can create everything in a story. » Ces formules ne résument pas à elles seules leurs pratiques, mais elles éclairent deux préférences que les auteurs expriment eux-mêmes.

La formule de Lovecraft met l’accent sur l’effet de réalité : le récit peut faire surgir l’inconnu dans un cadre reconnaissable et lui donner une apparence de vraisemblance. La déclaration de Smith insiste plutôt sur le plaisir de créer l’ensemble du monde d’une histoire. Elle évoque une liberté de construction, où l’auteur peut façonner plus largement le cadre imaginaire. Il ne s’agit pas d’opposer deux méthodes rigides : ces déclarations indiquent des accents différents dans une conversation plus vaste sur les possibilités du fantastique.

Leur désaccord sur la manière de concevoir le récit est aussi révélateur que leurs points communs. Tous deux s’intéressent à la fiction étrange et échangent sur son fonctionnement, mais cette communauté d’intérêt ne signifie pas qu’ils écrivent selon une formule identique. Leurs lettres rendent visible un dialogue entre deux auteurs capables de discuter du même genre à partir de sensibilités distinctes.

Le Necronomicon exposé dans une lettre de 1927

Un passage de la lettre du 27 novembre 1927 montre la nature particulière de ce que Lovecraft partage avec Smith. Il y expose l’histoire imaginaire du Necronomicon, présenté comme un livre attribué à Abdul Alhazred. Il évoque son titre d’origine, Al Azif, des traductions successives, des exemplaires réputés dangereux et la disparition de certaines copies. Le passage mentionne aussi Yog-Sothoth et Cthulhu. Lovecraft adresse ainsi à son correspondant des éléments de l’arrière-plan fictif qu’il élabore.

Le récit adopte les apparences d’une notice historique : des lieux, des dates et des traducteurs sont intégrés à la présentation d’un ouvrage fictif. Cette forme donne au livre une profondeur d’histoire et de légende, mais les détails appartiennent ici à l’invention de Lovecraft. La lettre permet de voir qu’il en parle à Smith et lui communique cette construction imaginaire. Elle ne transforme pas pour autant son interlocuteur en créateur du livre ou des entités citées.

La distinction entre auteur et destinataire est essentielle pour comprendre ce type de partage. Dans cette lettre, Lovecraft formule et raconte les éléments du Necronomicon ; Smith les reçoit dans le cadre de leur échange. C’est un exemple parlant de la façon dont les deux écrivains pouvaient se faire part de leurs idées, sans que toute notion ou tout nom évoqué devienne une invention commune.

Ressemblance et influence : ce que les lettres permettent de dire

Une longue correspondance, des lectures de manuscrits et des discussions théoriques forment un contexte propice aux rapprochements entre leurs œuvres. On peut comparer leurs conceptions déclarées du récit ou étudier les liens entre leurs lectures et leurs préoccupations littéraires. Mais une ressemblance d’atmosphère ou de thème ne prouve pas à elle seule un emprunt revendiqué. Les lettres citées ici attestent admiration, encouragements et échanges d’idées ; elles ne désignent pas un emprunt précis de l’un à l’autre. Pour attribuer une influence particulière, il faut donc s’appuyer sur un texte, une déclaration ou un lien identifiable, plutôt que sur la seule proximité entre les auteurs.

Ce qui ressort de leur relation est déjà singulier : Lovecraft encourage Smith à publier, apprécie ses travaux de poésie, et Smith lit des récits de Lovecraft avant leur parution. Ils discutent aussi de la nature du fantastique tout en exprimant des préférences différentes. Leur amitié épistolaire témoigne ainsi d’un échange littéraire soutenu, où l’intérêt commun pour l’étrange n’efface ni la singularité de leurs démarches ni la responsabilité de chacun dans ses propres créations.