Une nouvelle de H. P. Lovecraft
Mémoire – Howard Phillips Lovecraft
Dans la vallée de Nis, la lune maudite, déjà décroissante, ne répand qu’une faible lueur. De ses cornes chétives, elle ouvre à sa lumière un passage à travers le feuillage mortel d’un immense upas. Et dans les profondeurs de la vallée, là où cette lumière ne parvient jamais, se meuvent des formes que nul regard ne devrait contempler. Sur chaque versant pousse une végétation épaisse et malsaine. Parmi les pierres de palais en ruine rampent des lianes malfaisantes et des plantes traçantes, qui s’enroulent étroitement autour de colonnes brisées et d’étranges monolithes, et soulèvent les dallages de marbre posés par des mains depuis longtemps oubliées. Dans les arbres devenus gigantesques au milieu des cours qui s’effondrent bondissent de petits singes, tandis que des serpents venimeux et des choses écailleuses sans nom se contorsionnent en entrant et en sortant de profondes chambres aux trésors.
Immenses sont les pierres qui dorment sous des couvertures de mousse humide, et puissantes étaient les murailles dont elles sont tombées. Leurs bâtisseurs les dressèrent pour qu’elles demeurent à jamais et, en vérité, elles remplissent encore noblement leur office, car sous ces pierres le crapaud gris a établi sa demeure.
Tout au fond de la vallée coule le fleuve Than, dont les eaux visqueuses sont encombrées d’herbes. Il jaillit de sources cachées et s’écoule vers des grottes souterraines, si bien que le Démon de la Vallée ignore pourquoi ses eaux sont rouges et vers quelle destination elles poursuivent leur course.
Le Génie qui hante les rayons de lune s’adressa au Démon de la Vallée :
— Je suis vieux, et j’oublie bien des choses. Dis-moi quels furent les actes de ceux qui bâtirent ces ouvrages de pierre, quelle était leur apparence et quel était leur nom.
Et le Démon répondit :
— Je suis Mémoire, et je suis versé dans les savoirs du passé. Mais moi aussi, je suis vieux. Ces êtres ressemblaient aux eaux du fleuve Than : on ne pouvait les comprendre. Je ne me souviens plus de leurs actes, car ils ne duraient qu’un instant. Leur apparence ne me revient que confusément, car elle ressemblait à celle des petits singes qui vivent dans les arbres. Mais leur nom, je m’en souviens parfaitement, car il rimait avec celui du fleuve. Ces êtres d’hier se nommaient Man — l’Homme.
Alors le Génie regagna la lune aux cornes effilées, et le Démon observa attentivement un petit singe dans un arbre qui poussait au milieu d’une cour en ruine.
Contexte et publication
À propos de l’œuvre
Rédigée en 1919, Memory est l’un des textes les plus courts de Howard Phillips Lovecraft. La nouvelle paraît pour la première fois en juin 1919, à la page 8 du deuxième numéro du premier volume de la revue amateur The United Co-operative. Lovecraft ne la signe pas de son véritable nom, mais utilise le pseudonyme Lewis Theobald, Jun., sous lequel le texte apparaît dans l’édition originale.
Dans ce récit extrêmement condensé, les constructions humaines ne sont plus que des ruines envahies par la végétation et peuplées de créatures sauvages. L’humanité elle-même n’est conservée que dans le souvenir incertain du démon de la vallée, comme une espèce disparue depuis un temps immense. Le texte sera notamment repris en février 1971 dans le recueil The Doom That Came to Sarnath, publié par Ballantine Books, puis en 1995 dans Miscellaneous Writings chez Arkham House.
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