Une nouvelle de H. P. Lovecraft
Par-delà le mur du sommeil – Howard Phillips Lovecraft
Je me suis souvent demandé si la majorité des hommes s’arrêtait jamais pour réfléchir à la portée parfois titanesque des rêves et au monde obscur auquel ils appartiennent. Si la plupart de nos visions nocturnes ne sont peut-être que de pâles et fantastiques reflets de nos expériences éveillées — quoi qu’en dise Freud avec son symbolisme puéril —, il en subsiste néanmoins certaines dont le caractère étranger à ce monde et la nature éthérée défient toute interprétation ordinaire. L’impression confusément exaltante et inquiétante qu’elles produisent laisse alors supposer qu’elles pourraient nous offrir d’infimes aperçus d’une sphère d’existence mentale aussi importante que la vie physique, mais séparée de celle-ci par une barrière presque infranchissable. Ma propre expérience ne me permet pas de douter que l’homme, lorsqu’il perd conscience du monde terrestre, séjourne véritablement dans une autre vie, incorporelle et d’une nature fort différente de celle que nous connaissons, et dont seuls les souvenirs les plus faibles et les plus indistincts persistent après le réveil. De ces réminiscences brouillées et fragmentaires, nous pouvons déduire beaucoup de choses, mais n’en prouver que fort peu. Nous pouvons supposer que, dans les rêves, la vie, la matière et la vitalité, telles que la Terre les connaît, ne sont pas nécessairement immuables, et que le temps et l’espace n’y existent pas comme notre conscience éveillée les conçoit. Il m’arrive de croire que cette existence moins matérielle est notre existence véritable, et que notre vaine présence sur le globe terraqué n’est elle-même qu’un phénomène secondaire, ou purement virtuel.
Ce fut au sortir d’une rêverie de jeunesse nourrie de telles spéculations que je me levai, un après-midi de l’hiver 1900-1901, au moment où l’on conduisit dans l’établissement psychiatrique de l’État où j’exerçais comme interne l’homme dont le cas n’a jamais cessé, depuis lors, de me hanter. D’après les registres, il se nommait Joe Slater, ou Slaader, et son apparence était celle d’un habitant typique de la région des montagnes Catskill. Il appartenait à cette étrange et répugnante descendance d’une souche paysanne primitive de l’époque coloniale, dont l’isolement, depuis près de trois siècles, dans les retraites accidentées d’une campagne rarement parcourue, avait entraîné les membres vers une sorte de dégénérescence barbare, tandis que leurs frères, établis dans des régions plus peuplées et favorisées, progressaient avec leur temps. Chez ces singulières populations, qui correspondent exactement à cette frange décadente que l’on qualifie, dans le Sud, de « racaille blanche », la loi et la morale sont inexistantes ; et leur niveau intellectuel général est probablement inférieur à celui de toute autre catégorie d’Américains de naissance.
Joe Slater arriva à l’établissement sous la garde vigilante de quatre policiers de l’État. On le décrivait comme un individu extrêmement dangereux, mais rien, lorsque je le vis pour la première fois, ne trahissait chez lui de telles dispositions. Bien plus grand que la moyenne et d’une carrure assez robuste, il devait une ridicule apparence de stupidité inoffensive au bleu pâle et somnolent de ses petits yeux larmoyants, à sa barbe blonde, clairsemée, négligée et jamais rasée, ainsi qu’à l’affaissement apathique de sa grosse lèvre inférieure. Son âge était inconnu, car les gens de son espèce ne tenaient aucun registre familial et ne conservaient aucun lien durable avec leur parenté. Toutefois, à en juger par la calvitie qui dégarnissait l’avant de son crâne et par l’état de délabrement de ses dents, le chirurgien en chef l’inscrivit comme un homme d’environ quarante ans.
Les dossiers médicaux et judiciaires nous apprirent tout ce qu’il était possible de recueillir sur son cas. Cet homme, tour à tour vagabond, chasseur et trappeur, avait toujours paru étrange à ses compagnons primitifs. Il avait coutume de dormir la nuit bien au-delà de l’heure habituelle et, à son réveil, parlait souvent de choses inconnues d’une manière si bizarre qu’il inspirait de la crainte jusque dans le cœur de cette population dépourvue d’imagination. Ce n’était pas sa façon de parler qui avait quoi que ce fût d’inhabituel, car il ne s’exprimait jamais autrement que dans le patois dégradé de son milieu ; mais le ton et le contenu de ses propos étaient empreints d’une sauvagerie si mystérieuse que nul ne pouvait les entendre sans appréhension. Lui-même paraissait généralement aussi terrifié et déconcerté que ceux qui l’écoutaient. Moins d’une heure après son réveil, il oubliait tout ce qu’il avait dit, ou du moins tout ce qui l’avait poussé à tenir de tels discours, et retombait dans une normalité bovine et presque débonnaire, semblable à celle des autres habitants des montagnes.
À mesure que Slater avançait en âge, semblait-il, ses aberrations matinales étaient devenues progressivement plus fréquentes et plus violentes. Puis, environ un mois avant son arrivée à l’établissement, s’était produite l’effroyable tragédie qui avait conduit les autorités à l’arrêter. Un jour, peu avant midi, après un profond sommeil commencé la veille vers cinq heures de l’après-midi, au terme d’une beuverie au whisky, l’homme s’était brusquement réveillé en poussant des ululements si horribles et si étrangers à ce monde que plusieurs voisins étaient accourus jusqu’à sa cabane — une porcherie immonde où il vivait avec une famille aussi indescriptible que lui. Se précipitant dehors dans la neige, il avait levé les bras au ciel et s’était mis à bondir à plusieurs reprises droit vers les hauteurs, tout en criant qu’il voulait atteindre « une grande, grande cabane où ça brille dans le toit, les murs et le plancher, avec au loin une drôle de musique très forte ». Lorsque deux hommes de corpulence moyenne avaient tenté de le maîtriser, il s’était débattu avec une force et une fureur démentes, hurlant qu’il voulait et devait retrouver puis tuer une certaine « chose qui brille, qui tremble et qui rit ». Enfin, après avoir terrassé momentanément l’un de ceux qui le retenaient d’un coup soudain, il s’était jeté sur l’autre dans une extase démoniaque et sanguinaire, en vociférant qu’il allait « sauter très haut dans les airs et se frayer un chemin en brûlant tout ce qui l’arrêterait ». Sa famille et ses voisins avaient alors pris la fuite, saisis de panique. Lorsque les plus courageux d’entre eux étaient revenus, Slater avait disparu, laissant derrière lui une masse méconnaissable, semblable à de la chair broyée, qui une heure auparavant avait encore été un homme vivant. Aucun des montagnards n’avait osé le poursuivre, et il est probable qu’ils auraient accueilli avec soulagement sa mort dans le froid. Mais, plusieurs matins plus tard, lorsqu’ils entendirent ses cris monter d’un ravin éloigné, ils comprirent qu’il avait réussi, d’une manière ou d’une autre, à survivre et que son éloignement, par un moyen ou par un autre, devenait nécessaire. Alors s’organisa une expédition armée dont le but initial, quel qu’il ait été, devint celui d’une battue officielle dès qu’un policier de l’État, représentant d’un corps rarement apprécié, aperçut par hasard les hommes, les interrogea, puis se joignit à eux.
Le troisième jour, Slater fut retrouvé inconscient dans le creux d’un arbre et conduit à la prison la plus proche, où des aliénistes venus d’Albany l’examinèrent dès qu’il eut retrouvé ses esprits. Il leur raconta une histoire fort simple. Un après-midi, disait-il, il s’était endormi au coucher du soleil après avoir bu une grande quantité d’alcool. À son réveil, il s’était retrouvé debout dans la neige devant sa cabane, les mains couvertes de sang, avec à ses pieds le cadavre mutilé de son voisin Peter Slader. Horrifié, il s’était enfui dans les bois dans une tentative confuse pour échapper au lieu où il avait, de toute évidence, commis son crime. Il semblait ne rien savoir au-delà de ces faits, et les interrogatoires méthodiques des spécialistes ne permirent d’obtenir aucun renseignement supplémentaire. Cette nuit-là, Slater dormit paisiblement. Le lendemain matin, il s’éveilla sans présenter aucune singularité, si ce n’est un certain changement dans son expression. Le docteur Barnard, qui surveillait le patient, crut distinguer dans ses yeux bleu pâle une lueur d’une nature particulière et, sur ses lèvres molles, un resserrement presque imperceptible, comme l’indice d’une résolution intelligente. Mais lorsqu’on l’interrogea, Slater retomba dans la vacuité habituelle des montagnards et se contenta de répéter ce qu’il avait déclaré la veille.
Le troisième matin survint la première de ses crises mentales. Après avoir manifesté quelque agitation durant son sommeil, il fut pris d’une frénésie si violente qu’il fallut les efforts conjugués de quatre hommes pour l’enfermer dans une camisole de force. Les aliénistes écoutèrent ses paroles avec la plus grande attention, car leur curiosité avait été portée à son comble par les récits évocateurs, mais généralement contradictoires et incohérents, de sa famille et de ses voisins. Slater délira pendant plus d’un quart d’heure, débitant dans son dialecte des montagnes des propos confus sur de vastes édifices de lumière, des océans d’espace, des musiques étranges, ainsi que des montagnes et des vallées noyées d’ombre. Mais il revenait surtout sur une mystérieuse entité flamboyante qui tremblait, riait et se moquait de lui. Cette personnalité immense et indistincte semblait lui avoir infligé un terrible affront, et la tuer dans une vengeance triomphale constituait son désir le plus impérieux. Pour l’atteindre, disait-il, il s’élancerait à travers des abîmes de vide en consumant tous les obstacles dressés sur son chemin. Son discours se poursuivit ainsi jusqu’à ce qu’il s’interrompît avec une soudaineté absolue. Le feu de la folie s’éteignit dans ses yeux. Il regarda ceux qui l’interrogeaient avec un étonnement hébété et leur demanda pourquoi on l’avait attaché. Le docteur Barnard défit les sangles de cuir et ne les lui remit que le soir, lorsqu’il parvint à convaincre Slater d’enfiler de son plein gré la camisole, pour son propre bien. L’homme reconnaissait désormais qu’il lui arrivait de parler d’une étrange manière, bien qu’il ignorât pourquoi.
Deux autres crises se produisirent au cours de la semaine suivante, mais les médecins n’en tirèrent que peu d’enseignements. Ils spéculèrent longuement sur l’origine des visions de Slater, car, puisqu’il ne savait ni lire ni écrire et n’avait apparemment jamais entendu la moindre légende ni le moindre conte de fées, la splendeur de ses images demeurait parfaitement inexplicable. Le fait que celles-ci ne pussent provenir d’aucun mythe ni d’aucun récit connu était rendu particulièrement évident par la manière simple et fruste dont s’exprimait le malheureux dément. Il délirait à propos de choses qu’il ne comprenait pas et qu’il était incapable d’interpréter ; des choses qu’il affirmait avoir vécues, mais dont il n’aurait pu avoir connaissance par le biais d’un récit normal et cohérent. Les aliénistes convinrent bientôt que des rêves anormaux se trouvaient à l’origine de son trouble : des rêves dont la vivacité pouvait, pendant un certain temps, dominer entièrement l’esprit éveillé de cet homme foncièrement inférieur. Slater fut jugé pour meurtre selon toutes les formes légales, acquitté en raison de sa démence, puis interné dans l’établissement où j’occupais un poste si modeste.
J’ai déjà dit que je ne cessais de spéculer sur la vie onirique. On peut donc imaginer avec quelle ardeur je me consacrai à l’étude de ce nouveau patient dès que j’eus pris connaissance de tous les faits relatifs à son cas. Il semblait percevoir en moi une certaine bienveillance, née sans doute de l’intérêt que je ne parvenais pas à dissimuler et de la douceur avec laquelle je l’interrogeais. Il ne me reconnaissait jamais pendant ses crises, lorsque je demeurais suspendu, le souffle court, aux images chaotiques mais cosmiques qu’évoquaient ses paroles. En revanche, il me connaissait durant ses périodes de calme, quand il restait assis près de sa fenêtre munie de barreaux, occupé à tresser des paniers de paille et d’osier, regrettant peut-être la liberté des montagnes dont il ne jouirait plus jamais. Sa famille ne vint jamais lui rendre visite. Elle avait probablement trouvé un autre chef provisoire, comme cela se pratiquait chez ces populations montagnardes décadentes.
Peu à peu, les conceptions folles et fantastiques de Joe Slater m’inspirèrent un émerveillement irrésistible. L’homme lui-même était d’une affligeante infériorité, tant par son intelligence que par son langage ; pourtant, ses visions éclatantes et titanesques, bien qu’exprimées dans un jargon barbare et décousu, ne pouvaient assurément être conçues que par un cerveau supérieur, sinon exceptionnel. Comment, me demandais-je souvent, l’imagination obtuse d’un dégénéré des Catskills pouvait-elle faire surgir des spectacles dont la seule conception révélait une étincelle latente de génie ? Comment un lourdaud des montagnes aurait-il pu entrevoir ces royaumes étincelants de lumière supraterrestre et ces immensités spatiales au sujet desquels Slater vociférait dans ses accès de délire furieux ? Je me laissais de plus en plus convaincre que, dans la misérable personnalité recroquevillée devant moi, résidait le noyau désordonné de quelque chose qui dépassait mon entendement ; quelque chose qui dépassait infiniment celui de mes collègues médecins et scientifiques, plus expérimentés, mais moins imaginatifs.
Et pourtant, je ne parvenais à tirer de cet homme rien de précis. L’ensemble de mes recherches me permit seulement de conclure que, dans une sorte d’existence onirique à demi incorporelle, Slater errait ou flottait à travers de prodigieuses vallées resplendissantes, des prairies, des jardins, des cités et des palais de lumière, au sein d’une région sans limites inconnue des hommes. Là-bas, il n’était ni un paysan ni un dégénéré, mais une créature importante, débordante de vie, qui se déplaçait avec fierté et puissance, et que seul arrêtait un ennemi mortel. Celui-ci semblait être une entité à la structure visible quoique éthérée, qui n’avait apparemment rien d’humain, car Slater ne le désignait jamais comme un homme, ni autrement que comme une chose. Cette chose lui avait infligé quelque horrible offense dont la nature demeurait inconnue et que le fou — s’il était réellement fou — brûlait de venger. À la manière dont Slater évoquait leurs rapports, je compris qu’il avait affronté l’entité lumineuse sur un pied d’égalité et que, dans son existence onirique, il était lui-même une chose lumineuse appartenant à la même espèce que son ennemi. Cette impression se trouvait renforcée par ses fréquentes allusions au fait de voler à travers l’espace et de brûler tout ce qui entravait sa progression. Pourtant, ces conceptions étaient formulées dans des mots rustiques absolument incapables de les exprimer. Cette circonstance me conduisit à conclure que, s’il existait véritablement un monde des rêves, le langage parlé n’y servait pas à transmettre la pensée. Était-il possible que l’âme onirique habitant ce corps inférieur luttât désespérément pour exprimer des choses que la langue simple et hésitante d’un esprit obtus ne pouvait formuler ? Était-il possible que je me trouvasse face à des émanations intellectuelles capables d’élucider ce mystère, pour peu que j’apprisse à les déceler et à les déchiffrer ? Je ne parlai pas de ces idées aux médecins plus âgés, car les hommes d’âge mûr sont sceptiques, cyniques et peu enclins à accepter les idées nouvelles. En outre, le directeur de l’établissement venait de m’avertir, avec une sollicitude toute paternelle, que je travaillais trop et que mon esprit avait besoin de repos.
Depuis longtemps, je croyais que la pensée humaine se composait fondamentalement de mouvements atomiques ou moléculaires susceptibles de se convertir, comme la chaleur, la lumière et l’électricité, en ondes éthériques d’énergie rayonnante. Cette conviction m’avait très tôt amené à envisager la possibilité d’une télépathie, ou communication mentale, obtenue au moyen d’un dispositif approprié. Durant mes années d’université, j’avais fabriqué un ensemble d’appareils émetteurs et récepteurs assez semblables aux encombrants dispositifs employés pour la télégraphie sans fil à cette époque rudimentaire, antérieure à la radio. Je les avais essayés avec un autre étudiant, mais, faute de tout résultat, je les avais bientôt rangés avec diverses pièces de mon bric-à-brac scientifique, en songeant qu’ils pourraient peut-être resservir un jour. À présent, poussé par mon intense désir de sonder la vie onirique de Joe Slater, je recherchai ces instruments et passai plusieurs jours à les remettre en état de fonctionner. Une fois les réparations achevées, je ne laissai échapper aucune occasion de les essayer. À chacune des crises violentes de Slater, je fixais l’émetteur sur son front et le récepteur sur le mien, tout en procédant sans relâche à de délicats réglages correspondant à diverses longueurs d’onde hypothétiques de l’énergie intellectuelle. Je n’avais qu’une idée fort vague de la façon dont les impressions mentales, si elles parvenaient à être transmises, susciteraient dans mon cerveau une réaction intelligible ; mais j’étais certain de pouvoir les détecter et les interpréter. Je poursuivis donc mes expériences sans révéler à personne leur véritable nature.
Ce fut le 21 février 1901 que la chose se produisit enfin. Lorsque je me retourne sur toutes ces années, je mesure à quel point elle paraît irréelle ; et il m’arrive de me demander si le vieux docteur Fenton n’avait pas raison d’en attribuer la totalité à mon imagination surexcitée. Je me souviens qu’il m’écouta avec une grande bonté et une patience infinie lorsque je lui racontai les faits. Après quoi, il me donna une poudre calmante et organisa le congé de six mois que je pris dès la semaine suivante. Cette nuit fatidique, j’étais en proie à une agitation et à une inquiétude extrêmes, car, malgré les soins excellents qu’il avait reçus, Joe Slater était de toute évidence en train de mourir. Peut-être souffrait-il de ne plus connaître la liberté des montagnes, ou peut-être le tumulte de son cerveau était-il devenu trop violent pour son organisme plutôt lourd et apathique. Quoi qu’il en fût, la flamme de la vie vacillait faiblement dans ce corps dégénéré. Vers la fin, il sombra dans la somnolence et, à la tombée de la nuit, glissa dans un sommeil agité. Je ne lui passai pas la camisole de force, comme nous le faisions d’ordinaire lorsqu’il dormait, car je voyais qu’il était trop faible pour se montrer dangereux, même s’il devait s’éveiller une dernière fois en proie à une crise avant de rendre l’âme. En revanche, je plaçai sur sa tête et sur la mienne les deux extrémités de ma « radio » cosmique, espérant contre toute espérance recevoir un premier et ultime message du monde des rêves durant le peu de temps qui lui restait. Un infirmier se trouvait avec nous dans la cellule. C’était un homme médiocre, qui ne comprenait pas la fonction de l’appareil et ne songeait pas à m’interroger sur mes agissements. À mesure que les heures passaient, je vis sa tête s’incliner maladroitement sous l’effet du sommeil, mais je ne le dérangeai pas. Moi-même, bercé par la respiration rythmée de l’homme bien portant et du mourant, je dus m’assoupir un peu plus tard.
Ce fut le son d’une étrange mélodie lyrique qui m’éveilla. Des accords, des vibrations et de véritables extases harmoniques retentissaient avec passion de toutes parts, tandis que le spectacle prodigieux de la beauté absolue s’offrait soudain à mon regard émerveillé. Des murs, des colonnes et des architraves de feu vivant flamboyaient avec une éblouissante intensité autour de l’endroit où je semblais flotter dans les airs. Ils s’élevaient jusqu’à une voûte infiniment haute, d’une splendeur indescriptible. À ce déploiement de magnificence palatiale venaient se mêler — ou plutôt se substituer parfois, selon une rotation kaléidoscopique — des visions de vastes plaines, de vallées gracieuses, de hautes montagnes et de grottes accueillantes. Ces paysages possédaient tous les charmes que mon regard ravi pouvait imaginer, mais ils étaient entièrement composés d’une substance lumineuse, éthérée et malléable, dont la nature tenait autant de l’esprit que de la matière. Tandis que je contemplais ces merveilles, je compris que mon propre cerveau détenait la clef de leurs métamorphoses enchanteresses, car chaque perspective qui m’apparaissait était celle que mon esprit changeant désirait le plus ardemment contempler. Dans ce royaume élyséen, je ne demeurais pas en étranger. Chaque vision et chaque son m’étaient familiers, comme ils l’avaient été durant les innombrables éons de l’éternité passée et comme ils le seraient durant de semblables éternités à venir.
Alors l’aura resplendissante de mon frère de lumière s’approcha et s’entretint avec moi, d’âme à âme, dans un échange de pensées silencieux et parfait. L’heure du triomphe approchait. Mon semblable n’allait-il pas enfin échapper à une servitude périodique et dégradante ? Ne s’en évadait-il pas à jamais, prêt à poursuivre l’oppresseur maudit jusque dans les champs les plus reculés de l’éther, afin de lui infliger une vengeance cosmique et flamboyante qui ébranlerait les sphères ? Nous flottâmes ainsi quelque temps, puis je remarquai que les objets qui nous entouraient devenaient légèrement flous et commençaient à s’effacer, comme si une force me rappelait sur la Terre — le lieu où je désirais le moins retourner. La forme qui se tenait près de moi parut elle aussi ressentir un changement, car elle conduisit progressivement son discours vers sa conclusion et se prépara à quitter les lieux. Elle disparut de ma vue un peu moins rapidement que les autres objets. Nous échangeâmes encore quelques pensées, et je compris que l’être lumineux et moi-même étions rappelés à notre servitude, bien que, pour mon frère de lumière, ce dût être la dernière fois. Sa misérable enveloppe planétaire étant presque entièrement épuisée, mon semblable serait libre, moins d’une heure plus tard, de poursuivre l’oppresseur le long de la Voie lactée, au-delà des étoiles proches, jusqu’aux limites mêmes de l’infini.
Une secousse nettement perceptible sépare mon ultime impression de cette scène de lumière en train de s’effacer de mon réveil soudain et quelque peu penaud, lorsque je me redressai sur ma chaise en voyant le mourant remuer avec hésitation sur sa couche. Joe Slater se réveillait bel et bien, quoique sans doute pour la dernière fois. En l’observant plus attentivement, je vis apparaître sur ses joues jaunâtres des taches colorées qui ne s’y étaient jamais montrées auparavant. Ses lèvres, elles aussi, paraissaient inhabituelles. Elles étaient fermement serrées, comme sous l’effet d’un caractère plus fort que ne l’avait jamais été celui de Slater. Peu à peu, tout son visage se crispa, tandis que sa tête, les yeux toujours clos, s’agitait avec nervosité. Je ne réveillai pas l’infirmier endormi, mais rajustai les bandeaux légèrement déplacés de ma « radio » télépathique, résolu à capter le moindre message d’adieu que le rêveur aurait encore à transmettre. Soudain, sa tête pivota brusquement dans ma direction et ses yeux s’ouvrirent, me laissant contempler avec une stupeur muette ce que j’avais devant moi. L’homme qui avait été Joe Slater, le dégénéré des Catskills, me fixait à présent de deux yeux lumineux et grands ouverts, dont le bleu semblait avoir acquis une profondeur nouvelle. Il n’y avait dans ce regard aucune trace de folie ni de dégénérescence, et je ne doutai pas un instant de contempler un visage derrière lequel agissait une intelligence d’un ordre supérieur.
À cet instant, mon cerveau prit conscience d’une influence extérieure continue qui s’exerçait sur lui. Je fermai les yeux afin de concentrer plus profondément mes pensées et fus récompensé par la certitude absolue que le message mental si longtemps recherché m’était enfin parvenu. Chaque idée transmise se formait rapidement dans mon esprit et, bien qu’aucun véritable langage ne fût employé, l’association habituelle que j’établissais entre une conception et son expression était si forte que j’avais l’impression de recevoir le message dans un anglais ordinaire.
« Joe Slater est mort », déclara, depuis l’autre côté du mur du sommeil, une voix ou quelque puissance qui me pétrifia l’âme. Mes yeux ouverts se tournèrent avec une horreur curieuse vers la couche de souffrance, mais les yeux bleus continuaient de me contempler avec calme et le visage demeurait animé par une expression intelligente.
« Il vaut mieux qu’il soit mort, car il était incapable de porter l’intelligence active d’une entité cosmique. Son corps grossier ne pouvait supporter les ajustements nécessaires entre la vie éthérée et la vie planétaire. Il était trop animal et pas assez humain. Pourtant, c’est grâce à cette déficience que tu as pu me découvrir, car il est dans l’ordre des choses que les âmes cosmiques et planétaires ne se rencontrent jamais. Il a été mon tourment et ma prison diurne pendant quarante-deux de vos années terrestres. Je suis une entité semblable à celle que tu deviens toi-même dans la liberté du sommeil sans rêves. Je suis ton frère de lumière et j’ai flotté avec toi dans les vallées resplendissantes.» Il ne m’est pas permis de révéler à ton moi terrestre éveillé la nature de ton moi véritable, mais nous sommes tous des voyageurs parcourant d’immenses espaces et traversant de nombreux âges. L’année prochaine, je résiderai peut-être dans la sombre Égypte que vous appelez antique, ou dans le cruel empire de Tsan-Chan qui naîtra dans trois mille ans. Toi et moi avons dérivé jusqu’aux mondes qui chancellent autour d’Arcturus la rouge, et nous avons habité les corps des insectes philosophes qui rampent avec fierté sur la quatrième lune de Jupiter. Combien peu le moi terrestre connaît-il la vie et son étendue ! Et combien peu, en vérité, doit-il en savoir pour préserver sa tranquillité !» Je ne peux parler de l’oppresseur. Vous autres, sur la Terre, avez ressenti à votre insu sa lointaine présence — vous qui, sans rien en savoir, avez machinalement donné à son phare clignotant le nom d’Algol, l’Étoile-Démon. Voilà des éons que je lutte en vain pour rencontrer et vaincre l’oppresseur, retenu par les entraves de mon corps. Cette nuit, je pars en Némésis, investi d’une vengeance juste, flamboyante et cataclysmique. Observe-moi dans le ciel, tout près de l’Étoile-Démon.» Je ne peux parler plus longtemps, car le corps de Joe Slater devient froid et rigide, et son cerveau grossier cesse de vibrer selon ma volonté. Tu as été mon ami dans le cosmos. Tu as été mon seul ami sur cette planète, la seule âme qui ait perçu ma présence et cherché à me trouver dans l’enveloppe répugnante étendue sur cette couche. Nous nous rencontrerons à nouveau — peut-être dans les brumes étincelantes de l’Épée d’Orion, peut-être sur un plateau désolé de l’Asie préhistorique. Peut-être cette nuit, dans des rêves qui ne laisseront aucun souvenir ; peut-être sous une autre forme, d’ici un éon, lorsque le système solaire aura été balayé. »
À cet instant, les ondes de pensée cessèrent brusquement, et les yeux pâles du rêveur — ou devrais-je dire du mort ? — commencèrent à se voiler d’un éclat vitreux, pareil à celui des yeux d’un poisson. À demi hébété, je traversai la cellule jusqu’à la couche et lui pris le poignet, mais le trouvai froid, raide et dépourvu de pouls. Les joues jaunâtres pâlirent à nouveau, et les lèvres épaisses s’entrouvrirent, révélant les crocs atrocement pourris du dégénéré Joe Slater. Je frissonnai, tirai une couverture sur ce visage hideux et réveillai l’infirmier. Puis je quittai la cellule et regagnai silencieusement ma chambre. J’éprouvais le désir impérieux et inexplicable de sombrer dans un sommeil peuplé de rêves dont je ne garderais aucun souvenir.
La chute ? Quel simple récit scientifique pourrait se permettre un tel effet rhétorique ? Je me suis contenté de consigner certaines choses qui me paraissent être des faits, vous laissant libres de les interpréter à votre guise. Comme je l’ai déjà reconnu, mon supérieur, le vieux docteur Fenton, nie la réalité de tout ce que je viens de raconter. Il affirme que j’étais épuisé par la tension nerveuse et que j’avais grand besoin du long congé à plein traitement qu’il eut la générosité de m’accorder. Il m’assure, sur son honneur professionnel, que Joe Slater n’était qu’un paranoïaque fruste, dont les idées fantastiques provenaient nécessairement des grossiers récits populaires transmis de génération en génération, tels qu’il en circule jusque dans les communautés les plus dégénérées. Voilà ce qu’il me répète — et pourtant, je ne peux oublier ce que je vis dans le ciel, la nuit qui suivit la mort de Slater. Afin que vous ne me preniez pas pour un témoin partial, la plume d’un autre doit apporter cet ultime témoignage, qui vous fournira peut-être la chute que vous attendez. Je citerai mot pour mot le récit suivant concernant l’étoile Nova Persei, tiré des écrits de l’éminente autorité astronomique qu’est le professeur Garrett P. Serviss :
« Le 22 février 1901, une merveilleuse étoile nouvelle fut découverte par le docteur Anderson, d’Édimbourg, à faible distance d’Algol. Aucune étoile n’avait jamais été visible jusque-là en cet endroit. En moins de vingt-quatre heures, l’inconnue était devenue si brillante qu’elle surpassait Capella en éclat. Une ou deux semaines plus tard, sa lumière avait visiblement diminué et, au bout de quelques mois, elle était à peine discernable à l’œil nu. »
Contexte et publication
À propos de l’œuvre
Composée au début de l’année 1919, Par-delà le mur du sommeil paraît pour la première fois en octobre de la même année dans le sixième numéro de la revue Pine Cones. Un tapuscrit conservé par la bibliothèque de l’université Brown contient des révisions absentes de cette première édition. Cette version remaniée correspond étroitement aux rééditions parues dans The Fantasy Fan en octobre 1934, puis dans Weird Tales en mars 1938.
La nouvelle adopte la forme du témoignage d’un jeune médecin confronté aux rêves extraordinaires d’un patient interné. Lovecraft y associe psychiatrie, télépathie, spéculations scientifiques et immensités cosmiques, en suggérant que l’identité humaine consciente ne serait qu’une infime partie d’une existence beaucoup plus vaste. Le récit s’achève sur l’apparition de Nova Persei, phénomène astronomique réel survenu en 1901 et aujourd’hui connu sous le nom de GK Persei.
Pour aller plus loin
